On meurt souvent bien entendu

Je savais que ça arriverait un jour, autour de moi, mais pas si vite.

Une copine d’abord, en fait plus une amie de ma sœur, mais avec qui je me suis aussi liée d’amitié. Elle a décidé de demander l’aide médicale à mourir et on la lui a accordée, il y a quelques jours. Parce qu’elle en avait besoin.

Merci, bonjour.

J’ai pensé à ça toute la semaine.

Parce qu’on en parle maintenant plus ouvertement, c’est vrai, dans les journaux et tout le truc, mais aussi parce qu’on commence à en jaser dans mon entourage immédiat.

On essaie de se situer par rapport à ce choix et on effleure les questions habituelles, en conversation entre amis. Les : moi, je te le dis toute de suite, je mettrai fin à mes jours bien avant de mettre le pied dans un CHSLD ! Ou encore, les : je prévois une série de pilules et quand le moment sera opportun, je partirai, sans faire de bruit.

50 ans, est-ce trop tôt pour penser à sa mort ?

Évidemment que je ne peux pas être contre le suicide assisté, cette option correspond à mes valeurs profondes, mais je me demande ce que j’en ferai, moi, de cette possibilité, de cette coudée franche, quand mon corps me dira que c’est la fin.

Est-ce que je prendrai le train, avec les autres, qui sont de plus en plus nombreux ? Me laisserai-je sombrer, dans un lit que je voudrai comme un navire, avec des gens qui me tiennent la main jusqu’au bout ? Sincèrement, je n’en ai aucune idée.

Il y a une partie de moi qui ne veut pas y penser, qui ne veut rien savoir. Je repousse toutes les idées du corps en déficit et en débris comme je repousse la mort, le plus loin possible. Pas avant mes cent ans, que je répète!

Je l’effleure seulement du doigt quand je visite mes proches plus âgés et que je mets les mains en dessous du distributeur de Purell, dans ces centres de soins / lieux sinistres / hôpitaux, ces couloirs insupportables de chuchotements qui sont aussi remplis d’odeurs d’urine et de merde, où mon rôle est celui d’une proche qui amène un peu de soleil et de vie, enfin bref, quand il ne s’agit pas de moi.

Le bon, c’est justement que MOI, j’en sors. Et qu’à chaque fois l’air est encore meilleur passé la porte de sortie. Je respire un bon coup, je monte en voiture et je m’éloigne en me disant que ce n’est pas possible de finir comme ça. COMME ÇA!

Supporter de ne recevoir qu’un bain par semaine, de ne pas avoir sous la main, je ne sais pas moi, ses crèmes pour le corps, une tonne de livres, de ne pas jouer avec un éclairage d’appoint, de n’avoir ni vue sur un parc ni animal de compagnie, de ne pas voir danser des mots d’amour ou les tableaux qu’on a choisis, à la grandeur des murs ?

Si je ne pense qu’aux CHSLD, je veux mourir, dans tous les sens du terme.

Mais serai-je prête à dire non à tout ce cirque de médicaments et de soins moyens quand viendra le temps de partir ? À mettre un terme à ma vie ? En aurai-je seulement les moyens physiques et moraux ? Le courage vient-il avec la souffrance ? En tous cas, s’il est inné, alors je suis inapte, mais vraiment en dessous de tout.

J’haïs la souffrance, assez pour appeler la police (!) et j’ai peur de la mort.

Malgré cette fin inévitable, je lutte contre tous les signes de son approche.

Je veux bien me départir de meubles, de vêtements, de maisons, d’ailleurs je l’ai fait, mais pour moi c’est la partie facile derrière laquelle il fait bon se tenir, socialement parlant. Il s’agit d’un bon exercice, certes, mais c’est aussi de la grande hypocrisie.

Car mon âme, mon cœur et mon corps se moquent bien d’un divan Ikea ou d’une maison à Tombouctou. Et il y a des limites à s’habiller en Frank And Oak.

Ces décisions de donner, de vendre ou de vivre dans un trois et demi n’ont rien à voir avec les vrais enjeux de la vieillesse ou de la mort, tu sais le bout avec le corps qui lâche ? Le visage, le cou, les seins qui plissent, l’équilibre qui vacille, la vue qui baisse, le pas qui hésite, la maladie, les carences ? Celui-là.

On va tous vers la mort, à plus ou moins long terme, mais certains sont plus doués que d’autres pour y faire face. Pour dire vrai, j’envie les gens qui sont en sursis et qui acceptent cette vision d’horreur avec grâce et ouverture d’esprit. J’envie ceux qui foncent tête baissée, conscients de la lourdeur de ce corps dont ils ne peuvent plus, pressés d’en finir avant de devenir des fardeaux, pour autrui.

Déjà, dans la lumière.

Moi je veux danser et rire jusqu’à la fin, avec toute ma tête, tout mon cœur, tout mon corps. Et mourir dans la joie. Mais je vis probablement au-dessus de mes moyens.

 

Ce billet est dédié à Hélène.

Le titre est tiré d’une des plus belles chansons du monde. De Luc De La Rochellière. 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s