Marie, le poulet et l’été qui bourgeonne

Ça me fait toujours plaisir de rencontrer des gens qui sont à mille lieues de ce que je suis.

À mille vies, à mille horizons de moi, convaincue de ne pas vouloir être à leur place, mais fascinée de voir que ces personnes sont aussi sinon plus – je n’ai aucune certitude et pas plus d’échelle de calcul, je me fie uniquement à ce que je vois – heureuses que moi.

Je ne passe pas ma vie à chercher le bonheur, mais je me demande souvent de quelle essence il est bâti. Ou de quel alliage. Est-il solide ? Brossé ? À quelle hauteur il prend l’eau ? Où il commence et où il s’arrête ? Je serais ingénieure en bonheur pour un peu.

Sérieusement, qu’est-ce qui rend heureux une personne et pas l’autre ?  La course à pied amène vraiment cet état d’euphorie ? La lecture de tous les Colette fait vraiment du bien, comme le disait Éric-Emmanuel Schmitt au dernier Salon du livre de Québec ? Louise n’est heureuse qu’avec ses petits-enfants ? Francis a rajeuni de 20 ans après sa séparation, ah oui ?

Il est où le bonheur, il est où ? chante Christophe Maé.

Plus je vieillis, plus les réponses se multiplient.

Je cherche dans le regard des autres quelques pistes qui me font avancer et je tâte mes états d’équilibre, ils m’indiquent au quotidien où je me situe. Je peux vous dire, par exemple, si j’ai passé une bonne journée. Je préfère baisser mon niveau d’attente, oui. Ça va avec cette vie qui m’apprend à tous les jours comment dealer avec sa fragilité.

Un coup dans les gencives et on peut se relever. Mais pas toujours.

Cette semaine, j’ai rencontré le regard de Marie.

Marie est une femme de mon âge – au moins 50 ans, la tannante ! –  qui semble parfaitement à sa place dans la vie qu’elle a choisie.

Elle travaille dans une chaîne de restauration rapide. En gros, elle vend du poulet. Écrivons ça comme ça parce que c’est cru et qu’on peut comprendre très vite que la vie ne l’a pas gâtée. Et pourtant, quand on la rencontre, ça ressemble au contraire, puisqu’elle se sent gâtée, justement !

Elle parle de son boulot avec joie, philosophie et gratitude.

Depuis 38 ans et au même resto, quand cette job est tout sauf gratifiante, facile et enrichissante. Trouvez-moi un meilleur indice de bonheur ? Et en la regardant sourire, je me dis que si tout le monde était à sa place comme elle, je veux dire joyeux comme elle de se trouver à sa place, la vie serait bien plus facile.

Et dans le fond, il ne s’agit peut-être que de ça.

Il y a des gens qui trouvent leur place et d’autres qui passent leur temps à la chercher. Marie a trouvé sa place, elle y a même amené sa fille et toutes les deux parlent poulet.

Dans ce jour gris de mai, assise devant – eh oui! – le poulet qu’elle mange , elle me dit qu’elle coûte cher à ses boss. Cinq semaines de vacances payées par année, tu parles ! Elle se sent privilégiée. Elle aurait une semaine de plus de vacances qu’elle ne la prendrait peut-être pas ? Mon avis est que ce sont ses boss qui devraient se sentir privilégiés d’avoir cette perle sous les yeux depuis 38 ans !

Et le boulevard Taschereau, comment dirais-je ? Ce n’est pas le lac Léman. Imaginez que vous y travailliez depuis presque 40 ans, c’est suffisant pour vous scotcher une de ces nausées ! Pas pour vous faire sourire.

Quand j’étais enfant, je jouais au restaurant et à l’épicerie. Mais ce n’était qu’un jeu. Jeune adulte, je n’ai pas eu à user mes chaussures dans la graisse ni à porter des vêtements tachés par la bouffe de resto pendant bien longtemps. Je n’ai pas même eu à supporter les regards de mononcles cochons – ceux qui donnent vraiment trop de pourboire –  plus que le temps d’une session à l’université.  À peine deux étés, un automne, c’en était assez pour ma petite endurance de gamine choyée par la vie. Alors une Marie, pour moi, c’est une idole doublée d’une femme chanceuse qui est à sa place.

En ce début d’été qui bourgeonne, c’est l’importance de ce tout à sa place que je réalise enfin à travers un nouveau projet et c’est aussi ce que j’aimerais vous souhaiter.

Dans tout le naturel que cela sous-entend et dans la simplicité de la démarche.

À chacun de trouver son poulet.

 

 

 

 

 

 

 

 

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