Les bébés chats ou les symphonies constructives

À chaque fois que j’arrive à Québec, je ressens la même chose.

Parce que ma mère habite toujours le quartier de mon enfance, je n’ai pas d’autre choix que de croiser toutes ces maisons et toutes ces rues qui m’ont vue grandir. À chaque coin de rue, à chaque maison, je relie un souvenir. Avec le temps, j’apprends à soigner chaque souvenir, à y ajouter un détail qui me le rend encore plus beau ou plus supportable, selon ce que ce moment a été pour moi. La couleur du ciel ce jour-là, les mots entendus, l’odeur d’un plat cuisiné, le nombre de personnes présentes. En ai-je oublié ?

Je prends un plaisir simple, mais très particulier, à revisiter ces états d’enfance et à les explorer avec tout le bagage que j’ai maintenant. Ça me fait sourire à chaque fois. Telle amie portait-elle un palazzo rose? Lui a-t-on vraiment dit ça ? Quelle impertinence, du haut de nos 16 ans!

Je ne vis cet état qu’à Québec, moi qui à priori n’ai aucun goût pour la nostalgie.

Au contraire, je juge un peu les nostalgiques. Je les trouve poussiéreux et mornes, bourrés de tics que je ne voudrai jamais avoir et que j’ai pourtant, puisqu’à Québec je suis comme eux. Mais je n’y peux rien, c’est plus fort que moi. Quand je suis là-bas, je flatte mes souvenirs comme des bébés chats et je crée des ponts, entre les portées, en dehors de l’espace et du temps.

Il arrive aussi que je contamine allègrement mon entourage.

J’ai probablement dit mille fois à mon amour que j’ai descendu la côte de la montagne en patins, l’hiver, en revenant de soirées à patiner sur la terrasse Dufferin. Je lui ai aussi répété que j’ai bu 452 chocolats chauds chez Temporel – cet endroit mythique – pendant mes années du secondaire. Il connaît tous les noms de mes amies d’enfance, tous ceux de l’adolescence et souvent ceux de leurs parents qu’il n’a jamais connus et ne connaîtra jamais puisque la plupart d’entre eux sont déjà morts !

Il a visité la cour du petit séminaire avec moi et je lui ai parlé des prêtres que je croisais sur la patinoire. Il connaît la maison de chacune de mes amies, celles aussi de mes ennemis, les endroits qu’on a décrétés hantés, habités par les rats, par des fous, etc.

Il sait qu’adolescente je fréquentais des amis dont les parents se nourrissaient de philosophies d’avant-garde, que chez eux on fumait de l’herbe à peu près tous les jours, que chez d’autres, on jouait de la musique classique sur quatre étages.

Quatre étages de symphonies, tu te rends compte ?

Il n’a pas le choix de se rendre compte ! Mais jamais il ne lève les yeux au ciel, jamais il ne me dit qu’il en a marre de ces histoires. En fait, je ne pourrais pas tolérer qu’il n’ait pas une patience d’ange dans ces moments particuliers, parce qu’ils sont trop importants pour moi.

À chaque fois que je traverse ces rues et ces quartiers, j’ai aussi une pensée émue pour l’adolescente troublée que j’ai été. Pour la jeune fille rebelle qui s’est construite avec tout ce bagage et toutes ces influences. Avec l’âge, je me rends compte que cette énergie tous azimuts m’a servie. Parce que, à fréquenter ce cirque qu’était le Vieux-Québec dans les années 1970-1980 et dans chacun de ses quartiers, à fréquenter cette gang de hippies, ces madames folles et ces chambreurs, à vendre des fruits à des touristes, j’ai ouvert mon esprit à la différence, à la possibilité de trente mille autres nombrils plus intéressants que le mien et au sens du mot horizon tel qu’il apparaît dans le Larousse.

Horizon : lieu où l’on vit et qui borne l’existence.

Je suis donc bornée par ces quartiers d’enfance où je me  suis promenée en patins, pieds nus, en cuisses complètement gelées par le vent du fleuve et en sneakers trempés.

Par ces rues remplies de vieilles maisons magnifiquement belles ! Belles pour de vrai, garnies de meubles d’époque, ornées de lustres importés et qui sentent bon le tabac à pipe, et belles pour de faux, mais bourrées de vie, de montagnes de chaussures dans l’entrée et de tables toujours mises. Par des rencontres, des amis et des familles d’amis. Pauvres, riches, célèbres, unies, divisées, artistiquement articulées, complètement tarées, bêtes et violentes!

J’ai eu une enfance et surtout une adolescence déglinguée et je suis d’ailleurs encore dans cette étrange construction qui ressemble parfois à un palais royal, certains jours à un écocentre et souvent à un jeu de serpents et échelles.

Comme tout le monde !

Tout le monde, de toute façon, ça ne veut absolument rien dire. Nous sommes tous des moi à la fois fragiles et robustes et nous vivons dans nos propres constructions, avec le léger ou le lourd que cela suppose.

Et je n’ai pas attendu d’avoir mon âge pour le comprendre.

Joyeuses fêtes à tous, fleurs sur vos horizons, dindes et bordées de neige !

 

5 commentaires sur « Les bébés chats ou les symphonies constructives »

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