Entretien avec Marc Labrèche, la très soutenable profondeur de l’être

Marc Labrèche est un artiste singulier et renversant parce qu’il joue, qu’il imite et qu’il anime avec une aisance qu’on rencontre peu souvent. En plus de son talent, il a un style à la fois très personnel et complètement universel. Et je ne connais pas un singe qui l’aime de façon modérée. Quand on aime Marc, on l’adore ! Peut-être parce qu’il est lui-même, partout et tout le temps ? Une chose est certaine, il est d’une gentillesse inouïe.

Marc, j’ai l’impression que les années te coulent sur le dos comme sur le dos d’un canard et que tu ne changes pas d’un iota. Je veux dire par là que tu bonifies ta proposition artistique, oui, mais que tu restes intègre, fidèle à toi-même, sans être influencé par le milieu qui lui, change constamment. As-tu une ligne de conduite ?

D’abord t’es fine, parce que je ne vois pas ça comme ça. Mais je comprends ce que tu veux dire. Je pense plus que c’est une affaire de chance, beaucoup. Parce que ça part des diffuseurs, si on parle de télé, de gens qui m’engagent et qui savent dans quel esprit je suis, où je vais aller et qui cultivent ça. Ils m’encouragent à continuer dans le même esprit et dans la même fantaisie. Après, c’est à moi d’essayer de m’entourer le mieux possible. Je suis chanceux parce que, encore là, les personnes avec qui je travaille, je les connais depuis longtemps, donc on avance notre petite affaire tout le monde ensemble là-dedans. Et c’est vrai que ça change autour, mais en même temps on ne peut pas changer, je ne peux pas me réinventer ben, ben. Moi là, je suis assez limité. (Sourire.)

On fait ce qu’on a à faire, on le fait du mieux qu’on peut et, après, ce sont les évènements autour qui changent et nous font peut-être changer un peu. Mais c’est une grande liberté que je ne veux pas perdre.

La liberté, c’est important, pour toi. Ça te permet de rester fidèle à toi-même ?

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Oui, je n’ai pas besoin de me travestir ou de me dénaturer. En même temps, c’est sûr que je change à plein de niveaux, intérieurement, mais je sais, pour répondre à ta question, que je suis très chanceux, encore une fois, d’être entouré de gens qui me font confiance. Il faut qu’on la gagne cette petite liberté-là, mais, en général, on nous encourage à continuer dans cet esprit-là.

Quand je dis que tu ne changes pas, c’est vrai aussi pour ton physique. Tu as l’air en forme, tu assumes tes cheveux gris, on sent que tu vieillis, mais sans que ça t’affole.

Non, ça me m’affole pas. Pour l’instant en tous cas ça ne m’affole pas… (Rires.) J’ai eu plus de « difficultés » à 40 ans qu’à 50 ans. On dirait qu’à 40 ans, c’était… oh boy ! C’est aussi venu avec le fait que je perdais la mère de mes enfants, les enfants grandissaient aussi, j’étais dans un tourbillon de travail qui m’empêchait de… Je travaillais tellement que je n’avais pas le temps de voir le temps passer. J’avais l’impression qu’il me filait entre les doigts et que je ne profitais pas des bonnes choses que la vie m’apportait parce que ça allait trop vite. Là, à 50 ans, ça s’est ralenti beaucoup, ça s’est déposé, je prends le temps, avec moi. Je ne me sens plus coupable quand je ne fais rien. Même si ça ne dure pas longtemps, parfois je m’arrête, ne serait-ce qu’une heure dans une journée où je peux me le permettre. Ça fait toute une différence dans ma semaine si j’ai quelques moments comme ça, où je ne me sens pas obligé de faire quelque chose. Et je ne piétine pas parce que je ne fais rien !

Je suis bien résilient, moi. Je laisse aller….

Donc, ça te redonne de l’énergie de ne rien faire, c’est ce que tu veux dire ?

Oui, ça me recharge. Si ces moments-là n’existaient pas, j’aurais moins de fun à pratiquer mon métier parce que je serais fatigué et que j’aurais l’impression, peut-être, de faire toujours la même chose. Je m’économise. Ça peut être dans des petits trucs, ça n’a pas besoin d’être gros, mais ça fait une grosse différence. Je calcule mes affaires un petit peu plus. Je vois où mettre mon énergie. Dans un travail où je pourrais être tout le temps sur le 220, j’ai appris à me déploguer facilement et à vite me reploguer. Il y a le fait aussi que j’ai une vie et qu’il y a beaucoup de choses périphériques à mon travail que je ne fais pas. Je ne fais presque pas d’entrevues, presque pas de promotion. Je travaille aussi de chez moi, je vois mes amis, je vais au chalet. Si je peux, je fais des voyages. Parce que, si en plus de ce que je fais il fallait répondre aux invitations, aller dans d’autres émissions, faire de la promotion, ce serait trop. J’ai besoin d’un équilibre. J’aime ben mieux préparer un souper, recevoir des amis, voir les enfants, voir les amis de ma blonde, etc. Et je me dis aussi, les week-ends par exemple, que je ne suis pas là pour être intéressant, que je ne suis pas là pour être drôle. Donc des fois je suis plate et je me laisse aller à être plate et j’ai ben du fun. (Rires.) Dans ces moments-là, je ne suis pas dans un mode de production et de performance et ça m’aide beaucoup.

Puisqu’on parle d’énergie et de physique, crois-tu qu’il est plus facile pour un homme que pour une femme de vieillir devant les caméras ?

Ah ben oui ! Ben oui, mais pas juste devant les caméras, malheureusement. C’est vrai partout. Je travaille avec des amies qui vieillissent en général super bien, qui sont en santé pour la plupart, qui sont en forme, qui prennent soin d’elles, mais je vois quand même que c’est difficile. Elles le disent et elles le vivent pour vrai. On peut aussi parler d’équité salariale. On est dans une espèce de croyance qu’une vedette masculine, pour x raisons, vaut plus qu’une vedette féminine. Je ne sais pas pourquoi c’est comme ça, à part quelques rares cas d’espèce…

Et c’est vraiment dommage.

Je suis bien d’accord. Est-ce que tu te vois vieillir dans ce métier-là ?

Oui, j’aimerais bien, tant que j’aurai du plaisir à le faire et que je sentirai que je ne prends pas une place que je ne mérite pas. Je ne me sens plus imposteur comme longtemps je me suis senti imposteur.

Tu t’es déjà senti imposteur ? (Rires.)

Oh oui, oui, oui ! Surtout que je venais par un drôle de chemin parce que je n’avais pas fait d’école de théâtre. Si tu ne fais pas d’école…

Ce qui me ferait peur – oui et non, et ce ne serait pas très grave – ce serait de ne m’adresser à personne parce qu’il n’y aurait plus personne que ma proposition intéresse. Je ferais, ok ben là… Mais j’espère m’en rendre compte avant que ça ne m’arrive. Et quand bien même ça m’arrivait, ce ne serait pas si grave, tu sais.

Est-ce que ton public a changé ?

Sûrement… En fait, je ne sais pas. Les gens me parlent, je parle avec des gens, je les entends. Je travaille aussi avec des jeunes qui m’ont connu comme jeunes téléspectateurs. Le public, je ne sais pas s’il change tant que ça, mais la façon de consommer ce qu’il regarde et ce qu’il écoute, ça, ça a tellement changé ! Je pense qu’on a tous envie de se faire raconter des histoires, d’être ému…

Ma question était dans le sens de : as-tu un nouveau public ?

Écoute, je pense que oui… Je ne peux pas quantifier ça, je ne peux pas voir, parce que je ne suis plus sur les réseaux sociaux, je ne suis plus sur Facebook, pour toutes sortes de raisons. J’ai seulement le pouls de ce que les gens me disent directement de visu ou de ce que j’entends en production, des collègues autour de moi.

Ils entendent des choses, ils lisent des choses, mais moi non.

C’est sûr que quand tu animes une émission comme Info, sexe et mensonges ou 3600 secondes d’extase qui traitent d’actualité de façon décalée, ça fait partie des shows qui sont regardés par ben des jeunes, pour rigoler. Tu as l’impression d’être dans le moment, tu as l’impression de parler des choses qui concernent la vie d’aujourd’hui, le quotidien, l’actualité.

Dans ce sens-là, tu es quand même sur les réseaux sociaux parce que tes sketchs sont partagés là-bas et parce que les plus jeunes s’abreuvent là.

Oui, c’est juste. Mais ce que je veux dire, c’est que moi je ne nourris pas la bête, je ne le fais plus. Je l’ai fait sans vraiment le faire, mais ça m’intéresse moins, beaucoup moins. Et puis je n’ai pas beaucoup de temps pour ça, J’ai du rattrapage à faire sur des bons livres que je veux lire. Je passe du temps avec mes amis et si je veux savoir ce qui arrive, je vais les appeler directement. On dirait que de me recentrer – ou de ne pas m’éparpiller – ça me fait du bien. Je parle à qui je veux parler, je ne parle pas à tout le monde, ça ne m’intéresse pas de parler à tout le monde. Que 500 000 personnes lisent un statut, je ne vois pas l’intérêt. C’est peut-être un truc de génération, mais c’est surtout comment moi je suis constitué. Ça intéresse qui de savoir ce que je fais ? Ça n’intéresse personne ! J’aime bien mieux ne pas savoir ce que font les gens que j’aime, que j’admire, et voir leur travail quand ils décident de le sortir. On n’a pas besoin de savoir beaucoup des gens. Moi, j’ai ma petite tribune qui me permet – pas juste moi, toute notre équipe – de dire ce qu’on a envie de dire.

Tu es déjà un générateur de contenu… (Rires.)

C’est sûr, à ma petite échelle.

Sens-tu une pression supplémentaire étant donné qu’il existe maintenant une kyrielle d’animateurs talentueux – qui peuvent aussi être des acteurs – qu’on peut voir un peu partout ?

Non, non, non. Pas du tout. Tant mieux. Je veux dire, c’est bon et stimulant pour tout le monde. Il y en avait déjà quand j’ai commencé, ce n’était pas officialisé comme ça l’est maintenant, mais il y avait déjà des discussions sur le sujet. On disait : « Ouin ben là, c’est pas des acteurs qui devraient animer… » Ça a duré un an ? Comme : « C’est pas des humoristes qui peuvent jouer dans les films… » Depuis ce temps-là, les gens ont été replacés, re-mêlés et re-re-re-mêlés. Ce n’est pas parce que tu es ci ou ça que tu ne peux pas être ci ou ça. Mais tu peux être poche, aussi ! Tu peux être un humoriste ou un comédien, mais si tu es poche, tu vas rester poche toute ta vie. C’est pas là que ça se joue.

Il y a des gens qui peuvent faire une affaire et qui le font super bien, moi je ne fais peut-être rien de bien, mais j’ai du fun et ça me permet de rencontrer plein de gens de milieux différents. Ma gang de théâtre et ma gang de télé ne sont pas rigides, il y a des nouveaux qui rentrent dans le cercle. Tout ça, ça me nourrit. Si je m’en vais au théâtre pendant deux ans, je change complètement de milieu. C’est comme si je changeais de job, c’est stimulant, c’est plein de monde qui fait des trucs hyper créatifs auxquels je n’aurais pas accès si je faisais toujours de l’animation.

Non, non, c’est une chance extraordinaire et je ne trouve pas ça menaçant qu’il y en ait d’autres, au contraire. C’est chouette et on souhaite bonne chance à tout le monde, là ! C’est déjà assez difficile, donc peu importe le chemin : si quelqu’un a quelque chose à dire ou quelque chose à donner, tant mieux ! Je regarde les plus jeunes aller – et j’inclus ma fille dans cette gang-là -, cette génération-là qui arrive a un vrai regard, authentique, pertinent, intelligent, sur la job qu’il ont à faire. C’est formidable, ça ! Je suis juste content, moi. Plus il y en a, mieux c’est.

Que penses-tu des gars qui ont recours à la médecine esthétique ? Parce qu’on voit quand même assez facilement les résultats de ces interventions à la télé, maintenant.

Ça ne me dérange pas du tout, les gens font ce qu’ils veulent avec leurs corps. Après, il faut que tu assumes. Moi je n’irais pas là et je ne pense pas changer d’idée, je n’en ai pas envie. C’est sûr que des fois c’est assez spectaculaire, le changement, mais…

Surtout chez les filles, peut-être ?

Oui, il y a des filles qui sont intervenues beaucoup, beaucoup, beaucoup, mais chacun fait sa vie, je ne peux pas juger ça les gens qui en ont besoin ou qui s’imaginent en avoir besoin pour passer certains caps. Tu peux t’aider un petit peu, j’imagine, ça peut faire la job un bout de temps mais… (Sourire.) Mais l’outrage de l’âge vient tôt ou tard te rattraper. La meilleure façon de rester jeune, c’est de bien manger, de faire du sport, d’être heureux, de faire attention à la cigarette, à l’alcool, autant que possible, et en même temps de vivre aussi. C’est un mélange de tout ça, beaucoup plus qu’une question d’esthétique.  Mais tout le monde fait ce qu’il veut et c’est ben correct.

As-tu l’impression que l’humour t’aide à traverser le temps ?

Oui. Pas l’humour dans le sens de jokes, mais l’autodérision, oui. Ça permet de ne pas se focaliser trop sur soi-même, premièrement, et surtout de ne pas cultiver des états négatifs trop longtemps. J’étais beaucoup plus lourd à 17 ans qu’aujourd’hui et ça ne m’apportait rien. J’étais encore dans l’idée romantique qu’il faut souffrir pour avoir de la valeur. Je n’y crois plus, à ça. Par contre, ce qui est sans doute vrai, c’est que les épreuves te rendent meilleur avec les autres, dans tes rapports aux autres. Ça te rend plus empathique, ça te donne plus de compassion. En fait tout ce qui te fais sortir de ta petite personne est bon pour la santé ! Et bon pour se garder curieux, intéressé par les autres. C’est ça la jeunesse dans le fond, dans ce qu’elle a de plus beau. En fait, dans ce qu’elle a d’authentique à l’âge que j’ai. Ce n’est plus la jeunesse de mes 20 ans, mais c’est beaucoup plus intéressant aujourd’hui, pour moi.

L’humour, par définition, ça te donne une distance par rapport à tout, un recul, tout le temps. Pas dans toutes les circonstances, cela dit, parce qu’il y eu certaines années dans ma vie où je n’avais pas pantoute le goût de rire, rien ne me faisait vraiment rire ! En même temps, je dis ça et, à travers tout ça – comme c’est le cas des gens qui comme moi ont vécu la perte de quelqu’un de proche -, ça arrivait que même avec les enfants, pendant que ça se passait, même avec ma blonde à table, on riait. Je veux dire c’est flyé, là ! Je pense égoïstement, je rêverais, quand arrivera ce moment-là – la mort – pour moi, de ne pas trop souffrir et d’être capable d’en rire. Pour les autres autour de moi, pas juste pour moi, pour ceux qui restent, être capable de garder l’humour.

C’est Coluche qui disait que c’est l’élégance des désespérés, l’humour ?

Justement, tu as vécu un grand deuil dans ta vie, la perte de ta blonde, la mère de tes enfants. Sans entrer dans « le côté pastoral » de la question, est-ce que ça a changé ta façon de voir la vie ? Es-tu plus conscient du temps qu’il y a devant toi ?

Difficile de répondre. Je ne peux pas savoir. Ça serait peut-être arrivé de toute façon, le feeling du temps qui passe et tout ça. J’avais 43 ans à l’époque. Ce serait peut-être arrivé quand même. Je ne pourrai jamais savoir si ça a précipité la vitesse de la prise de conscience.

Est-ce qu’avec elle tu te projetais dans l’avenir ?

Oui et non. Parce qu’on ne se posait pas nécessairement la question de savoir si on se méritait ou si on avait envie de passer toute notre vie ensemble. Je ne pouvais pas savoir ça. J’étais assez vieux pour savoir que je n’avais plus 20 ans et que j’étais engagé dans quelque chose, dans quelque chose d’important qui allait définir ma vie au complet, mais je n’étais pas assez vieux pour dire : est-ce que je vais passer les trente ou quarante prochaines années de ma vie avec cette personne-là ?

C’est plus par rapport à mes enfants que j’ai pris conscience des choses comme ça, du temps qui change, du deuil qui modifie. J’étais plus concentré là-dessus que sur moi. Je me demandais ce que ça voulait dire pour eux, de vivre ça. Mon fils avait 17-18 ans et ma fille 15…  Qu’est-ce que ça allait imprimer dans leur rapport au temps qui passe, eux qui étaient encore à l’âge où tu te dis : on a une famille indestructible qui va continuer, qui va traverser le temps. Donc ce n’est pas une question d’âge. Moi j’étais bouleversé, pour moi bien sûr, mais bien plus pour eux qui devaient vivre ça et aussi de voir ma blonde qui devait faire le deuil de ça. Honnêtement, je ne veux pas avoir l’air cute en disant ça, mais ce n’était pas à moi que je pensais à ce moment-là, mais à eux. Finalement, on a été bénis des dieux, je ne dis pas que ça a été facile, mais ça s’est bien passé.

As-tu des modèles de vie, autant chez les hommes que chez les femmes ?

Oui. Il y a eu un grand bout où j’étais fasciné par les philosophes, les grands humanistes. Pour moi, Gandhi c’est quelqu’un qui a réussi à appliquer concrètement une pensée. À vivre et à encourager tout ça, sans rien imposer. Je suis fasciné par les gens qui ont des grandes pensées. Ça peut autant être Simon Veil que Gandhi, même si ce n’est pas à la même échelle. Ça peut être une artiste comme Marguerite Yourcenar qui a écrit des choses sublimes. Faire le bien, comme ça, et toucher à la beauté, c’est ce qui est inspirant. On veut tous de la beauté, on cherche tous la beauté, d’une façon ou d’une autre. Que ça soit conscient ou pas toujours nommé de cette façon-là, on veut juste que notre vie soit la plus belle possible et que les gens autour de nous soient le mieux possible et les plus heureux.

Dans ce sens-là, tous les humanistes et tous les grands artistes m’inspirent. Ceux qui réussissent à voir de la beauté, même dans le pire.

On galvaude le mot divertissement ou le verbe divertir, comme si c’était péjoratif, vide de contenu, comme si ça ne venait pas d’une réflexion, comme si ça servait juste à oublier. Mais, il y a quelque chose de très noble dans le travail de divertissement, et je ne parle pas du mien. Par exemple, moi, si je traverse un moment éprouvant ou difficile et que quelqu’un d’autre a réussi à me faire voir du beau dans ma journée, parce que j’ai lu une de ses pages qui est magnifique, parce que j’ai vu un film extraordinaire, heille ! ça c’est hyper inspirant !

Et ça peut venir de partout.

Et il y a l’inverse, évidemment. Ce qui s’est passé avec les gens qui font de l’abus de pouvoir, qui font souffrir les autres, c’est horrible. Les gens qui prennent la défense de ces gens-là, ça me fascine. Comment se fait-il qu’on pardonne si vite à des gens qui pendant des années ont fait des choses horribles ? Il y a les grandes horreurs des grands despotes, des tyrans, des sadiques, des fous, c’est l’évidence même, mais il y a celles aussi à plus petit échelle, dans la vie de tous les jours. Ça m’inquiète, ça me déprime et ça m’inquiète. Les gens qui défendent les déviances, qui défendent l’abus de pouvoir, qui l’entretiennent, l’hypocrisie, tout ça. On n’a pas le luxe de se permettre ça, surtout à la vitesse ou l’information circule, on n’a plus le luxe d’être laxiste et de dire : heille ! c’est pas grave, ou : ça va s’arranger tout seul. De se déresponsabiliser comme ça et de ne plus avoir de respect pour la souffrance des autres, ça m’inquiète. On a une responsabilité sociale. Ça m’inquiète depuis quelques années, pas juste avec ce qui est arrivé dernièrement, mais depuis deux ou trois ans, ce manque de solidarité. Cette espèce de déresponsabilisation ou de déshumanisation.

On est tellement habitués à ce que ce soit difficile qu’on se décourage de réagir !

À l’époque, les casseroles, moi ça m’a fait du bien. Malgré les excès, j’ai vu ça comme un signe qu’il y a encore une préoccupation sociale qui est venue spontanément se manifester chez les jeunes.

Enfin on ne parlait plus seulement de succès, ou de performance, ou de pouvoir, ou de cash…

Non, c’est ça !

On dit des jeunes qu’ils sont lents, qu’ils ont de la misère à se décider, à bouger, à se motiver, mais je préfère de loin – en admettant que ça soit vrai en partie un peu -, je préfère de loin ça d’eux, qu’ils cultivent le temps, qu’ils pensent aux copains, plutôt que de se précipiter en affaires et de piler sur leur père et sur leur mère pour arriver à vendre leurs frères.

Est-ce que tu te projettes dans la vie de tes enfants ?  Je pense à ta fille, par exemple, qui est déjà dans le métier et elle aussi, pour l’instant, dans l’humour.

Non. Tout ce que je souhaite pour mes enfants et tout ce que j’ai toujours souhaité, c’est qu’ils soient heureux. C’est tout, c’est vraiment tout. Ma fille, c’est elle qui dirige sa vie. Je ne sais pas moi-même ce qui va m’arriver dans deux minutes, alors projeter quoi que ce soit à l’extérieur de moi… D’une année à l’autre, à la limite, je ne sais pas ce qui va m’arriver. Je ne sais pas si je vais travailler l’année prochaine ! Si elle me demande conseil, ça va me faire plaisir de lui répondre, mais je ne vais pas prendre l’initiative. Et Dieu merci ! elle ne m’a pas toujours écouté. Elle doit faire son chemin à elle.

C’est touchant, aussi, de les voir avancer, de les voir se tromper. Il y a toute une fouge là-dedans qui est belle à voir, non ?

Absolument. On fait tous des erreurs, j’en fais encore aujourd’hui. Ce n’est pas une marque de faiblesse de ne pas avoir de réponses à ses questions, d’essayer quelque chose et de voir que ça ne marche pas. C’est comme quelqu’un qui écrit un livre et qui, au moment où il l’écrit, est convaincu que c’est l’histoire qu’il veut raconter. Il se rend compte à la fin du livre que c’était pas ça pantoute, qu’il s’est trompé du milieu jusqu’à la fin. Après ça, il peut le retravailler, en changer des bouts, aller le porter chez l’éditeur… ou pas. Il n’y a pas d’autre façon d’avancer.

Tout ça pour dire que ce que je souhaite pour mes enfants c’est qu’ils soient heureux, qu’ils soient accomplis, respectueux des autres et d’eux-mêmes. C’est tout.

 

 

 

 

 

 

 

2 commentaires sur « Entretien avec Marc Labrèche, la très soutenable profondeur de l’être »

  1. Bonjour,

    J’ai beaucoup aimé l’interview que Marc vous a donné. Je suis française et je suis très admirative de ce qu’il apporte aux gens, sa vision et son humour. J’aime son univers, un univers que personne d’autre pourra lui enlever. Merci pour cette belle interview où sa vision de la vie est très juste.

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