Vieillir sans être une star, entretien avec une spécialiste de l’esthétique

Capture d_écran 2017-09-28 à 12.16.29J’ai rencontré la docteure Christine Caron dans son environnement de travail. Elle pratique dans sa propre clinique située Rive-Sud, dans la région de Montréal. Parmi ses patients, il y a ceux qui viennent pour des bobos normaux, pour de la médecine familiale classique. Et puis il y a ceux – celles, surtout – qui viennent uniquement pour des interventions en médecine esthétique, sous forme d’injections, de soins, etc.

Il existe encore certains tabous entourant la médecine esthétique. Les femmes et les hommes en consomment, mais en parlent très peu. Bref, j’ai voulu connaître le point de vue d’une femme médecin sur ce qui nous pousse à choisir ces interventions à un certain âge, et sur le principe même de la médecine esthétique.

Où tout ça commence et où ça devrait s’arrêter.

Dre Caron, quand on pense à la médecine esthétique, nous viennent en tête tous ces visages déformés de stars, toutes ces chirurgies dont on abuse et ce n’est pas très reluisant pour votre pratique. De Meg Ryan à Melanie Griffith en passant par Demi Moore, qui n’a plus d’âge, ces femmes ne ressemblent plus à rien, elles qui étaient pourtant des beautés.

Que pensez-vous de l’image que projette votre pratique, en rapport avec ces ratés ?

Il y a beaucoup d’essais et erreurs et d’exagération, pas toujours commises par le médecin, par ailleurs. Il y a peut-être un sens de l’esthétique qui a été perdu ? Certainement un sens de la créativité qui a été perdu. Notre but, normalement, c’est que la personne garde une expression.

Il arrive également que certaines des personnes qui commencent des traitements d’esthétique ne puissent plus tolérer les rides. Elles développent une obsession. Et, honnêtement, qui va dire non à Demi Moore ou à Michael Jackson ? Tu peux toujours t’acheter un médecin qui va te dire oui. Voilà ce qui est désolant.

Moi j’essaie de ne jamais perdre de vue le sens esthétique. J’ai même suivi un cours de sculpture, tête et visage, pour mieux comprendre la physionomie.

Sérieusement ?

Très sérieusement ! Et je pense que les médecins qui pratiquent dans le domaine devrait penser à intégrer ce côté artistique dans leur pratique.

Justement, est-ce que le milieu a tendance à changer ?

Je dirais que oui. Je suis très heureuse de voir que ce que je pense et que j’applique semble aussi appliqué par d’autres médecins. Il y a également une conscientisation amenée par certaines compagnies qui nous vendent nos produits d’injection. Elles essaient de nous enseigner des techniques pour améliorer et non « gâcher » la personne. Elles pointent des problèmes qui pourraient survenir si on va trop loin. Donc on a des formations et une prise en charge pour éviter toute cette mauvaise presse. Parce qu’avec une mauvaise presse, les gens ont peur. Et si les gens ont peur, ça affecte forcément la pratique !

Déboulonnons maintenant le mythe de la jeunesse éternelle. Le « no age  » est une tendance qui ne se dément pas. On a 60 ans, mais on veut en paraître 30 pour rester dans la course, séduire, conserver son boulot, enfin toutes les raisons sont bonnes.

Je serais plus nuancée. Je dirais que ça s’inscrit dans une tendance générale qui est plutôt positive. Il y a 40 ans, nos mères ne voulaient pas se teindre les cheveux. Ma mère, en tous cas, me disait : « la voisine se teint les cheveux », comme si c’était mal. À l’époque ce n’était pas accepté, les gens disaient : « heille, elle ou il se teint les cheveux ! » C’était tabou. Et c’était la même chose pour les seins ou les dents.

On est contents maintenant d’avoir des dents plus saines, plus blanches, donc une plus belle bouche, des plus beaux cheveux.  On est contents d’améliorer notre apparence sans que ce soit trop invasif. Pourquoi ne pas le faire, quand on peut empêcher le vieillissement d’avoir une emprise sur nous ? Ça ne veut pas dire de ne plus vieillir, mais de mieux vieillir. Si je ne veux plus avoir l’air fâché quand je me lève le matin, je vais aller refaire mes glabelles, de la même façon que ma mère s’est fait complètement refaire les dents à 40 ans. Avant, elle mettait la main devant a bouche quand elle souriait, car ses dents étaient toutes croches. Là, elles sont droites et elle sourit librement.

Bien sûr, il y a des gens qui n’acceptent pas de vieillir, mais ce n’est pas réservé seulement au côté esthétique, ce n’est pas juste une question de rides au visage ! C’est beaucoup plus complexe que ça. Et puis il y en a d’autres, qui acceptent de vieillir en beauté. J’ai beaucoup de mes clientes qui sont des « belles d’Ivory ». Ce sont des filles qui en se maquillent pas, mais elles ont des taches ou des rides et elles ne veulent pas plus se maquiller. Alors elles ont recours à des traitements pour ôter ces taches, pour atténuer ces rides et pour continuer à être belles, au naturel.

Mais, ultimement, pourquoi ne pas accepter son âge ? Les rides, c’est joli, non ? Ça témoigne de la vie de quelqu’un.

Absolument ! C’est pour ça que je pense qu’on a un travail d’éducation à faire auprès de nos patients. En fait, la majorité des gens ne veulent pas avoir l’air vingt ans plus jeune, ils veulent simplement ne pas avoir l’air fatigué. Ils veulent que leur apparence corresponde à comment ils se sentent. Et ça, ça demande, des interventions nuancées. Je leur demande souvent des photos de leur visage pour mieux comprendre où je dois intervenir. Il y a des pattes d’oie qui sont charmantes quand les gens sourient et je ne veux pas obligatoirement les enlever ! Il faut leur montrer leurs expressions, les regarder s’exprimer. On étudie leur visage. Et on doit leur enseigner comment ça fonctionne. Il y a beaucoup d’enseignement à faire ! Ça fait partie de notre boulot. Un médecin en esthétique doit faire de l’enseignement.

La juvénilisation de la société est palpable, on repousse l’idée de la vieillesse. L’expérience ou la sagesse ne sont plus des atouts, on veut rester jeune. Serait-ce pour un peu éloigner la mort ?

On n’a pas tous peur de la mort, mais presque ! Ceux qui disent qu’ils n’ont pas peur, je ne les crois pas. Probablement qu’au niveau de la société on a tous peur de la mort. Les philosophes grecs voulaient vivre intensément le moment présent et nous on veut vivre le plus intensément possible, mais aussi plus vieux, donc peut-être plus longtemps qu’eux ? Le concept de la peur de la mort est sûrement là quelque part, dans une partie de la motivation qui amène les gens vers l’esthétique, mais je ne suis pas philosophe !

Mais c’est vrai qu’il y a un problème avec la juvénilisation de la société. En particulier pour les femmes. Les femmes qui vieillissent vivent une injustice. Je parle des femmes qui n’ont plus de conjoint ou qui ont perdu leur boulot. Leur premier réflexe est de se dire qu’elles devraient avoir l’air plus jeune, c’est ce que la société leur dit. Il faut avoir l’air jeune ! Parce que la voisine a l’air plus jeune, parce que la stagiaire est jeune, etc., et que c’est elle qui va récolter la job si je ne m’organise pas pour avoir l’air jeune moi aussi. C’est une réalité que je trouve complètement injuste et particulièrement cruelle, oui. Ça devrait devenir un combat de société.

Où les interventions doivent-t-elles s’arrêter ? Peut-on devenir accro ?

Oui, on peut devenir accro. En plus, beaucoup de traitements ont des effets temporaires, le processus de vieillissement recommence alors au bout de quelques mois.

Acceptez-vous de pratiquer des interventions même quand elles sont superflues ?

Soyons honnête : le fait de pratiquer les interventions comme je le fais, c’est superflu, au départ. J’explique donc où on s’en va et la personne prend ses propres décisions. Comme je le disais, on a une responsabilité et un travail d’éducation à faire, mais la décision finale revient au patient.

Je me demande parfois si le recours à la médecine esthétique n’est pas trop souvent dicté par les autres, par la mode, par la tendance, par la pression sociale. Est-ce qu’il vous arrive de ressentir que la personne n’agit pas essentiellement pour elle, qu’elle dépasse ses limites, que la tendance la pousse trop loin ?

C’est plutôt rare. Dans ma clientèle, j’ai deux patientes qui viennent consulter parce que le chum le veut et ça ne vient pas d’elles. Tu le vois sur leur corps au complet, d’ailleurs. Dans leur habillement, sur leurs seins, etc. Ce n’est pas juste une question d’injections.

Ce qui est certain, c’est que le sujet est encore tabou. Est-ce que les gens cachent encore leurs interventions ?

Oui, absolument, la pratique est encore taboue au Québec. Ailleurs, c’est complètement différent. En Argentine, ils s’en font presque une gloire ! Aux États-Unis, les gens en parlent déjà plus ouvertement. Au Québec, peut-être parce que nous sommes plus puritains, plus judéo-chrétiens, on a tendance à le cacher.

J’ai même vu une clinique avec deux entrés séparées, une pour les femmes et une pour les hommes ! Deux entrées, et deux réceptions, c’est donc là que j’ai pu mesurer que ces actes sont cachés et un peu coupables.

Voyez-vous la ride comme un épouvantail, un truc qui fait peur, et aussi un futur symbole du clivage entre les riches et les pauvres ? Parce que, on ne va pas se le cacher, tous ces soins et ces traitements ont un prix.

En effet, la ride est devenue indésirable parce qu’il existe des moyens de s’en débarrasser. Et, oui, il y a un coût lié à ça, mais c’est surprenant de voir comment les gens sont remplis d’imagination quand vient le temps de garder leur argent pour ce qu’ils considèrent être une priorité. Comme par exemple pour les voyages.

Toutefois, contrairement à ce qu’on pense, ce ne sont pas toujours les plus riches qui s’offrent des soins esthétiques. Les plus jeunes débutent tôt en prévention donc on aura peut-être moins de transformations drastiques dans le futur. Ça reste une question personnelle et de priorités.

Quand on vous dit « la beauté, c’est juste un concept marketing pour nous vendre des trucs », vous répondez quoi ?

La beauté a toujours été à la mode. Il suffit de penser à Cléopâtre pour s’en convaincre. À elle et à tous ses soins. À son désir d’être belle. Elle ne vendait rien, pourtant !

Aujourd’hui, on mange bio, on fait du sport, on garde notre curiosité intellectuelle passé 50 ans. Alors, la correspondance entre le corps et l’esprit, ce ne serait pas ça la réponse ultime pour bien vieillir ?

Être en santé de corps et d’esprit, c’est intéressant. Mes clientes veulent juste avoir l’air de ce qu’elles ressentent physiquement et moralement, c’est tout ! C’est tout à fait ce qu’elles cherchent : une correspondance entre le corps et l’esprit. De toute façon, elles me disent ne pas sentir le poids des années sur elles, sport ou pas.

Vieillir, dans un futur idéal, ça ressemble à quoi ?

Vieillir dans un futur idéal serait pour moi de ne pas vieillir ! (Rires) Sinon, il y a au moins la possibilité de vieillir en beauté, selon nos critères de beauté bien sûr ! Avoir l’air moins fatigué et moins ridé. Je crois que garder un look naturel reste très important pour la majorité des gens, incluant mes clientes et clients !

 

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