On meurt souvent bien entendu

Je savais que ça arriverait un jour, autour de moi, mais pas si vite.

Une copine d’abord, en fait plus une amie de ma sœur, mais avec qui je me suis aussi liée d’amitié. Elle a décidé de demander l’aide médicale à mourir et on la lui a accordée, il y a quelques jours. Parce qu’elle en avait besoin.

Merci, bonjour.

J’ai pensé à ça toute la semaine.

Parce qu’on en parle maintenant plus ouvertement, c’est vrai, dans les journaux et tout le truc, mais aussi parce qu’on commence à en jaser dans mon entourage immédiat.

On essaie de se situer par rapport à ce choix et on effleure les questions habituelles, en conversation entre amis. Les : moi, je te le dis toute de suite, je mettrai fin à mes jours bien avant de mettre le pied dans un CHSLD ! Ou encore, les : je prévois une série de pilules et quand le moment sera opportun, je partirai, sans faire de bruit.

50 ans, est-ce trop tôt pour penser à sa mort ?

Évidemment que je ne peux pas être contre le suicide assisté, cette option correspond à mes valeurs profondes, mais je me demande ce que j’en ferai, moi, de cette possibilité, de cette coudée franche, quand mon corps me dira que c’est la fin.

Est-ce que je prendrai le train, avec les autres, qui sont de plus en plus nombreux ? Me laisserai-je sombrer, dans un lit que je voudrai comme un navire, avec des gens qui me tiennent la main jusqu’au bout ? Sincèrement, je n’en ai aucune idée.

Il y a une partie de moi qui ne veut pas y penser, qui ne veut rien savoir. Je repousse toutes les idées du corps en déficit et en débris comme je repousse la mort, le plus loin possible. Pas avant mes cent ans, que je répète!

Je l’effleure seulement du doigt quand je visite mes proches plus âgés et que je mets les mains en dessous du distributeur de Purell, dans ces centres de soins / lieux sinistres / hôpitaux, ces couloirs insupportables de chuchotements qui sont aussi remplis d’odeurs d’urine et de merde, où mon rôle est celui d’une proche qui amène un peu de soleil et de vie, enfin bref, quand il ne s’agit pas de moi.

Le bon, c’est justement que MOI, j’en sors. Et qu’à chaque fois l’air est encore meilleur passé la porte de sortie. Je respire un bon coup, je monte en voiture et je m’éloigne en me disant que ce n’est pas possible de finir comme ça. COMME ÇA!

Supporter de ne recevoir qu’un bain par semaine, de ne pas avoir sous la main, je ne sais pas moi, ses crèmes pour le corps, une tonne de livres, de ne pas jouer avec un éclairage d’appoint, de n’avoir ni vue sur un parc ni animal de compagnie, de ne pas voir danser des mots d’amour ou les tableaux qu’on a choisis, à la grandeur des murs ?

Si je ne pense qu’aux CHSLD, je veux mourir, dans tous les sens du terme.

Mais serai-je prête à dire non à tout ce cirque de médicaments et de soins moyens quand viendra le temps de partir ? À mettre un terme à ma vie ? En aurai-je seulement les moyens physiques et moraux ? Le courage vient-il avec la souffrance ? En tous cas, s’il est inné, alors je suis inapte, mais vraiment en dessous de tout.

J’haïs la souffrance, assez pour appeler la police (!) et j’ai peur de la mort.

Malgré cette fin inévitable, je lutte contre tous les signes de son approche.

Je veux bien me départir de meubles, de vêtements, de maisons, d’ailleurs je l’ai fait, mais pour moi c’est la partie facile derrière laquelle il fait bon se tenir, socialement parlant. Il s’agit d’un bon exercice, certes, mais c’est aussi de la grande hypocrisie.

Car mon âme, mon cœur et mon corps se moquent bien d’un divan Ikea ou d’une maison à Tombouctou. Et il y a des limites à s’habiller en Frank And Oak.

Ces décisions de donner, de vendre ou de vivre dans un trois et demi n’ont rien à voir avec les vrais enjeux de la vieillesse ou de la mort, tu sais le bout avec le corps qui lâche ? Le visage, le cou, les seins qui plissent, l’équilibre qui vacille, la vue qui baisse, le pas qui hésite, la maladie, les carences ? Celui-là.

On va tous vers la mort, à plus ou moins long terme, mais certains sont plus doués que d’autres pour y faire face. Pour dire vrai, j’envie les gens qui sont en sursis et qui acceptent cette vision d’horreur avec grâce et ouverture d’esprit. J’envie ceux qui foncent tête baissée, conscients de la lourdeur de ce corps dont ils ne peuvent plus, pressés d’en finir avant de devenir des fardeaux, pour autrui.

Déjà, dans la lumière.

Moi je veux danser et rire jusqu’à la fin, avec toute ma tête, tout mon cœur, tout mon corps. Et mourir dans la joie. Mais je vis probablement au-dessus de mes moyens.

 

Ce billet est dédié à Hélène.

Le titre est tiré d’une des plus belles chansons du monde. De Luc De La Rochellière. 

Entre nous

ICI Musique me fait entendre du Diane Tell en ce 18e jour du mois d’octobre.

Je ne suis pas une adepte de la nostalgie. J’y succombe rarement, car ça me fout le cafard. Je préfère savourer la vie le plus possible dans le moment présent.

Mais cette Diane Tell correspond à mes 18 ans. Et mes 18 ans, c’est un peu mon jupon  qui dépasse — presque au sens littéral – ou mon eau thermale en plein visage !

Cette année-là est gorgée d’une insouciance que j’aime revisiter. Jalousement, avec un grand plaisir. Pourquoi ? Parce que je veux retrouver cette légèreté et cette simplicité d’approche de la vie, en vieillissant.

Tu sais, quand tu as le feeling de flotter au-dessus de tout, sans attache ni grandes responsabilités ? Le bagage mince, disait Aznavour si justement.

À 18 ans, j’étais parfaitement naïve et certainement un peu tête brulée. Trop frondeuse, trop bête, croquant dans la vie comme dans une Lobo. À pleines dents.

J’habitais à Québec, à côté de chez Claude Charron– quelqu’un sait-il encore qui est CC ? –, au rez-de-chaussée d’une immense maison historique, presque impossible à chauffer l’hiver parce qu’un génie, pour qu’on puisse voir la brique d’origine dans les pièces principales, avait enlevé pratiquement toute l’isolation.

Mais je m’en foutais !

Et qu’importait aussi si par grands vents le foyer du salon – ma chambre ! –  me vomissait aussi quelques morceaux de mortiers. Ou si je dormais avec un vieux manteau de fourrure. J’étais hot, jeune et puisque j’avais comme Olivia Newton-John un bandeau blanc dans les cheveux j’étais un peu sa sœur ou sa jumelle cosmique.

Le plaisir était au centre de tout. Si je n’avais pas de plaisir, les situations n’existaient pas. Je pouvais passer la journée à me préparer mentalement pour la sortie du soir, je pensais que la prunelle de Bourgogne était la liqueur la plus fine au monde, que René Lévesque et Dieu c’était pareil, que le mariage n’était possible qu’avec mon DJ préféré, que Montréal était une ville insondable et que le lac vert, un endroit près de Québec où l’on se baignait nus l’été, était le centre du monde et rempli des gens purs et cool.

J’avais emprunté cette attitude à choisir le pur en fréquentant Gibran et en préparant moi-même mon shampoing à la camomille quelques années plus tôt.

Et il y avait cette amie – allô mon amie ! -, par la main, avec qui je partageais tout.

Une bouée de sauvetage, bien souvent, dans cet univers exaltant mais superficiel d’états ou de situations qui pouvaient débouler, se transformer et mourir pour un oui ou pour un non. Et alors bonjour les drames! J’en ai ri un coup mais j’ai aussi pleuré des rivières.

« Ce fruit de l’imagination, devient plus vrai que vérité. »

Au fond, tout n’était que découvertes dans un élan de fraîcheur et de pensée magique, conscience en moins, esprit frondeur en trop.

L’esprit frondeur ne nous quitte pas toujours, mais la conscience nous rattrape assez vite. Et l’humilité aussi, parfois, si on est chanceux. À coups de petites et de grandes morts ou de relatives différences, dans un monde dont on ne soupçonne rien, à 18 ans.

La grande difficulté de la vie, quand finalement on vieillit, c’est de rester jeune, sans s’encombrer d’images. Celles auxquelles on s’attache ou celles qu’on nous propose.

Parce que si je n’ai pas envie de danser comme dans une pub de Wayfair, ça me regarde ! Et que si je ne pratique pas le yoga dans un sous-bois en criant Namaste ou en me tenant sur la tête dans une état de gratitude avancé, c’est de mes affaires ! Le yoga, je te dirai, ça se pratique aussi dans un salon pendant que ton portable sonne ou que ta chienne se promène avec tes chaussettes de la veille dans la gueule ! Oui, madame !

Mais avoir encore des rêves, des envies, des coups de cœur, tomber pour quelqu’un, s’embarquer pieds joints dans une cause, une aventure, s’arracher à une routine, avoir encore 18 ans et s’étourdir, de temps en temps, ça c’est beau ! Vivre léger, quoi, le temps d’un après-midi, d’un soir qui penche, d’une nuit d’amour.

Une connaissance  me disait l’autre jour avoir perdu toutes ses illusions face à l’amour. Je ne lui ai pas dit mais je l’ai trouvée triste, éteinte et surtout vieille. Pour moi c’est ça vieillir. Ne plus lever la tête, ne plus croire et mourir avant d’être mort.

Je préfère l’avis de l’auteur Alexandre Jardin qui croit encore au frisson permanent.

Dans une entrevue donnée à RTL France, le mois dernier, Jardin se décrivait lui-même par une citation d’Albert Camus. Et dans cette citation, ces mots : « tu ne connais qu’un seul devoir, c’est celui d’aimer ». Et si dans ce devoir, on ajoutait un peu de démesure, de verdeur, de jouvence, de beauté ? De toute façon, l’amour, c’est vaste comme l’océan Pacifique. Autant y mettre les ingrédients qu’on veut.

 

 

Marie, le poulet et l’été qui bourgeonne

Ça me fait toujours plaisir de rencontrer des gens qui sont à mille lieues de ce que je suis.

À mille vies, à mille horizons de moi, convaincue de ne pas vouloir être à leur place, mais fascinée de voir que ces personnes sont aussi sinon plus – je n’ai aucune certitude et pas plus d’échelle de calcul, je me fie uniquement à ce que je vois – heureuses que moi.

Je ne passe pas ma vie à chercher le bonheur, mais je me demande souvent de quelle essence il est bâti. Ou de quel alliage. Est-il solide ? Brossé ? À quelle hauteur il prend l’eau ? Où il commence et où il s’arrête ? Je serais ingénieure en bonheur pour un peu.

Sérieusement, qu’est-ce qui rend heureux une personne et pas l’autre ?  La course à pied amène vraiment cet état d’euphorie ? La lecture de tous les Colette fait vraiment du bien, comme le disait Éric-Emmanuel Schmitt au dernier Salon du livre de Québec ? Louise n’est heureuse qu’avec ses petits-enfants ? Francis a rajeuni de 20 ans après sa séparation, ah oui ?

Il est où le bonheur, il est où ? chante Christophe Maé.

Plus je vieillis, plus les réponses se multiplient.

Je cherche dans le regard des autres quelques pistes qui me font avancer et je tâte mes états d’équilibre, ils m’indiquent au quotidien où je me situe. Je peux vous dire, par exemple, si j’ai passé une bonne journée. Je préfère baisser mon niveau d’attente, oui. Ça va avec cette vie qui m’apprend à tous les jours comment dealer avec sa fragilité.

Un coup dans les gencives et on peut se relever. Mais pas toujours.

Cette semaine, j’ai rencontré le regard de Marie.

Marie est une femme de mon âge – au moins 50 ans, la tannante ! –  qui semble parfaitement à sa place dans la vie qu’elle a choisie.

Elle travaille dans une chaîne de restauration rapide. En gros, elle vend du poulet. Écrivons ça comme ça parce que c’est cru et qu’on peut comprendre très vite que la vie ne l’a pas gâtée. Et pourtant, quand on la rencontre, ça ressemble au contraire, puisqu’elle se sent gâtée, justement !

Elle parle de son boulot avec joie, philosophie et gratitude.

Depuis 38 ans et au même resto, quand cette job est tout sauf gratifiante, facile et enrichissante. Trouvez-moi un meilleur indice de bonheur ? Et en la regardant sourire, je me dis que si tout le monde était à sa place comme elle, je veux dire joyeux comme elle de se trouver à sa place, la vie serait bien plus facile.

Et dans le fond, il ne s’agit peut-être que de ça.

Il y a des gens qui trouvent leur place et d’autres qui passent leur temps à la chercher. Marie a trouvé sa place, elle y a même amené sa fille et toutes les deux parlent poulet.

Dans ce jour gris de mai, assise devant – eh oui! – le poulet qu’elle mange , elle me dit qu’elle coûte cher à ses boss. Cinq semaines de vacances payées par année, tu parles ! Elle se sent privilégiée. Elle aurait une semaine de plus de vacances qu’elle ne la prendrait peut-être pas ? Mon avis est que ce sont ses boss qui devraient se sentir privilégiés d’avoir cette perle sous les yeux depuis 38 ans !

Et le boulevard Taschereau, comment dirais-je ? Ce n’est pas le lac Léman. Imaginez que vous y travailliez depuis presque 40 ans, c’est suffisant pour vous scotcher une de ces nausées ! Pas pour vous faire sourire.

Quand j’étais enfant, je jouais au restaurant et à l’épicerie. Mais ce n’était qu’un jeu. Jeune adulte, je n’ai pas eu à user mes chaussures dans la graisse ni à porter des vêtements tachés par la bouffe de resto pendant bien longtemps. Je n’ai pas même eu à supporter les regards de mononcles cochons – ceux qui donnent vraiment trop de pourboire –  plus que le temps d’une session à l’université.  À peine deux étés, un automne, c’en était assez pour ma petite endurance de gamine choyée par la vie. Alors une Marie, pour moi, c’est une idole doublée d’une femme chanceuse qui est à sa place.

En ce début d’été qui bourgeonne, c’est l’importance de ce tout à sa place que je réalise enfin à travers un nouveau projet et c’est aussi ce que j’aimerais vous souhaiter.

Dans tout le naturel que cela sous-entend et dans la simplicité de la démarche.

À chacun de trouver son poulet.

 

 

 

 

 

 

 

 

Inventaire de février et eau chaude citronnée

Je n’ai pas super envie d’aller à Tulum. Je n’écris pas « eux » pour désigner des gens que j’aime sur mes photos Instagram. Je n’achète pas de jardinière ni de hiboux en macramé. Je n’aime pas la mode des hôtels qui ont des halls d’entrée tout noirs. Je ne crois pas que la vie est plus célébrée parce qu’on installe des lumières de Noël sur un balcon l’été. Je recycle, mais je n’entre pas en transe quand mon bac est plein. Je peux manger du pain blanc sans faire un choc vagal. Je consomme aussi du gluten. Quand je me lève le matin, j’ai un visage du matin, bouffi, ridé et zéro selfiable. Si je tire sur ma peau, au niveau du coude, elle ne se replace pas en une fraction de seconde. J’ai de la cellulite sur le ventre. Mes cheveux commencent à reculer, au niveau des tempes. Il m’arrive de chercher le nom de famille d’un ami pendant 5 bonnes minutes ! Si je suis un peu fatiguée, on peut me saouler avec trois verres de vin. Je suis complètement irritable si je rencontre de la mauvaise volonté ou un mauvais service clientèle. Je ne vois plus les politiciens comme des sauveurs. Je me fais penser à ma mère. Je me fais penser à mon père. Je réfléchis avant d’aller faire des courses afin de savoir comment je vais gérer tout ce panier d’épicerie en cuisine. Je n’écoute plus la télé de façon systématique. Le vedettariat m’énerve, l’élitisme me donne envie de me sauver très loin. Je crois que la réussite a un prix et je vois dans l’échec une source de rééquilibre. Je m’organise tranquillement avec l’idée de la mort. Il y a des jours où je suis vraiment plate et où j’accepte d’être plate. Je ne dis plus oui quand je veux dire non. Je n’ai pas de temps pour les fausses amitiés.

Je me dis souvent : à quoi bon ?

Mais aussi.

En route, je peux m’arrêter complètement pour regarder le ciel, les nuages et les étoiles. Je savoure chaque lever du soleil, sans que ma vie comporte la moindre once d’ésotérisme. Je regarde les gens que j’apprécie dans les yeux et j’écoute, vraiment. Sans prétention, je suis devenue une bonne amie. J’ai le pouce vert simplement parce que je prends le temps pour chaque chose. Idem en cuisine : j’ai le pouce toqué. Je choisis mes sorties, je choisis mes batailles. Je regarde mes mains et je les trouve belles avec leurs dizaines de petites rides – j’ai toujours eu de vieilles mains ! J’ai envie de beau et de bon, tout le temps. Je peux voir un chevreuil qui vient d’être abattu, pleurer sa mort et savourer sa viande trois heures plus tard ! Je dis de plus en plus la vérité, parce qu’elle libère et que je crois finalement qu’elle est bonne à dire. Tout est dans la manière. Je vais droit au but dans mes relations d’affaires. J’aime tout régler en un seul appel. Ma poignée de main équivaut vraiment à ma parole. Je fais des folies surtout quand on pense que ça va trop loin et qu’on me dit que je ne devrais pas.  Je me maquille de moins en moins. J’aime la vérité jusque sur la peau. J’ai acheté des escarpins en prévision de les porter en 2030 ! J’aime mes Sorel même si ça me fait des gros pieds laids. Manger un avocat avec des pousses de roquette et une vinaigrette miel et Dijon me procure autant de plaisir que de manger au Eleven Madison Park à NY. Je ne désespère pas de finir mon roman et je rêve encore d’être publiée. Je bois de l’eau chaude et du citron avec un grand bonheur. Mes plaisirs sont tout sauf coupables. Ça ne me dérange pas d’être gaga. Je n’ai pas besoin de faire précéder de « moi » toute conversation – merci Aznavour. Je savoure le calme d’un 17 heures, à la maison. Assumer est mon mot d’ordre. J’observe quelques femmes inspirantes de 70 ans et je prends des notes !

La cinquantaine comporte son lot de renoncements, d’abandons, mais elle est aussi riche d’états vierges, assumés, de vertiges rigolos et de vrai, quand on choisit le vrai. Le point intéressant dans ce fouillis, c’est que de faire la poussière sur des trucs permet d’en intégrer d’autres et qu’on y voit plus clair quand il est question de garder le bon.

Comme si notre quotidien devenait temporairement un Tetris.

Et la question ultime étant toujours : mais qu’est-ce que je veux faire de ma vie ?

 

 

 

 

 

 

 

Les bébés chats ou les symphonies constructives

À chaque fois que j’arrive à Québec, je ressens la même chose.

Parce que ma mère habite toujours le quartier de mon enfance, je n’ai pas d’autre choix que de croiser toutes ces maisons et toutes ces rues qui m’ont vue grandir. À chaque coin de rue, à chaque maison, je relie un souvenir. Avec le temps, j’apprends à soigner chaque souvenir, à y ajouter un détail qui me le rend encore plus beau ou plus supportable, selon ce que ce moment a été pour moi. La couleur du ciel ce jour-là, les mots entendus, l’odeur d’un plat cuisiné, le nombre de personnes présentes. En ai-je oublié ?

Je prends un plaisir simple, mais très particulier, à revisiter ces états d’enfance et à les explorer avec tout le bagage que j’ai maintenant. Ça me fait sourire à chaque fois. Telle amie portait-elle un palazzo rose? Lui a-t-on vraiment dit ça ? Quelle impertinence, du haut de nos 16 ans!

Je ne vis cet état qu’à Québec, moi qui à priori n’ai aucun goût pour la nostalgie.

Au contraire, je juge un peu les nostalgiques. Je les trouve poussiéreux et mornes, bourrés de tics que je ne voudrai jamais avoir et que j’ai pourtant, puisqu’à Québec je suis comme eux. Mais je n’y peux rien, c’est plus fort que moi. Quand je suis là-bas, je flatte mes souvenirs comme des bébés chats et je crée des ponts, entre les portées, en dehors de l’espace et du temps.

Il arrive aussi que je contamine allègrement mon entourage.

J’ai probablement dit mille fois à mon amour que j’ai descendu la côte de la montagne en patins, l’hiver, en revenant de soirées à patiner sur la terrasse Dufferin. Je lui ai aussi répété que j’ai bu 452 chocolats chauds chez Temporel – cet endroit mythique – pendant mes années du secondaire. Il connaît tous les noms de mes amies d’enfance, tous ceux de l’adolescence et souvent ceux de leurs parents qu’il n’a jamais connus et ne connaîtra jamais puisque la plupart d’entre eux sont déjà morts !

Il a visité la cour du petit séminaire avec moi et je lui ai parlé des prêtres que je croisais sur la patinoire. Il connaît la maison de chacune de mes amies, celles aussi de mes ennemis, les endroits qu’on a décrétés hantés, habités par les rats, par des fous, etc.

Il sait qu’adolescente je fréquentais des amis dont les parents se nourrissaient de philosophies d’avant-garde, que chez eux on fumait de l’herbe à peu près tous les jours, que chez d’autres, on jouait de la musique classique sur quatre étages.

Quatre étages de symphonies, tu te rends compte ?

Il n’a pas le choix de se rendre compte ! Mais jamais il ne lève les yeux au ciel, jamais il ne me dit qu’il en a marre de ces histoires. En fait, je ne pourrais pas tolérer qu’il n’ait pas une patience d’ange dans ces moments particuliers, parce qu’ils sont trop importants pour moi.

À chaque fois que je traverse ces rues et ces quartiers, j’ai aussi une pensée émue pour l’adolescente troublée que j’ai été. Pour la jeune fille rebelle qui s’est construite avec tout ce bagage et toutes ces influences. Avec l’âge, je me rends compte que cette énergie tous azimuts m’a servie. Parce que, à fréquenter ce cirque qu’était le Vieux-Québec dans les années 1970-1980 et dans chacun de ses quartiers, à fréquenter cette gang de hippies, ces madames folles et ces chambreurs, à vendre des fruits à des touristes, j’ai ouvert mon esprit à la différence, à la possibilité de trente mille autres nombrils plus intéressants que le mien et au sens du mot horizon tel qu’il apparaît dans le Larousse.

Horizon : lieu où l’on vit et qui borne l’existence.

Je suis donc bornée par ces quartiers d’enfance où je me  suis promenée en patins, pieds nus, en cuisses complètement gelées par le vent du fleuve et en sneakers trempés.

Par ces rues remplies de vieilles maisons magnifiquement belles ! Belles pour de vrai, garnies de meubles d’époque, ornées de lustres importés et qui sentent bon le tabac à pipe, et belles pour de faux, mais bourrées de vie, de montagnes de chaussures dans l’entrée et de tables toujours mises. Par des rencontres, des amis et des familles d’amis. Pauvres, riches, célèbres, unies, divisées, artistiquement articulées, complètement tarées, bêtes et violentes!

J’ai eu une enfance et surtout une adolescence déglinguée et je suis d’ailleurs encore dans cette étrange construction qui ressemble parfois à un palais royal, certains jours à un écocentre et souvent à un jeu de serpents et échelles.

Comme tout le monde !

Tout le monde, de toute façon, ça ne veut absolument rien dire. Nous sommes tous des moi à la fois fragiles et robustes et nous vivons dans nos propres constructions, avec le léger ou le lourd que cela suppose.

Et je n’ai pas attendu d’avoir mon âge pour le comprendre.

Joyeuses fêtes à tous, fleurs sur vos horizons, dindes et bordées de neige !

 

Entretien avec Marc Labrèche, la très soutenable profondeur de l’être

Marc Labrèche est un artiste singulier et renversant parce qu’il joue, qu’il imite et qu’il anime avec une aisance qu’on rencontre peu souvent. En plus de son talent, il a un style à la fois très personnel et complètement universel. Et je ne connais pas un singe qui l’aime de façon modérée. Quand on aime Marc, on l’adore ! Peut-être parce qu’il est lui-même, partout et tout le temps ? Une chose est certaine, il est d’une gentillesse inouïe.

Marc, j’ai l’impression que les années te coulent sur le dos comme sur le dos d’un canard et que tu ne changes pas d’un iota. Je veux dire par là que tu bonifies ta proposition artistique, oui, mais que tu restes intègre, fidèle à toi-même, sans être influencé par le milieu qui lui, change constamment. As-tu une ligne de conduite ?

D’abord t’es fine, parce que je ne vois pas ça comme ça. Mais je comprends ce que tu veux dire. Je pense plus que c’est une affaire de chance, beaucoup. Parce que ça part des diffuseurs, si on parle de télé, de gens qui m’engagent et qui savent dans quel esprit je suis, où je vais aller et qui cultivent ça. Ils m’encouragent à continuer dans le même esprit et dans la même fantaisie. Après, c’est à moi d’essayer de m’entourer le mieux possible. Je suis chanceux parce que, encore là, les personnes avec qui je travaille, je les connais depuis longtemps, donc on avance notre petite affaire tout le monde ensemble là-dedans. Et c’est vrai que ça change autour, mais en même temps on ne peut pas changer, je ne peux pas me réinventer ben, ben. Moi là, je suis assez limité. (Sourire.)

On fait ce qu’on a à faire, on le fait du mieux qu’on peut et, après, ce sont les évènements autour qui changent et nous font peut-être changer un peu. Mais c’est une grande liberté que je ne veux pas perdre.

La liberté, c’est important, pour toi. Ça te permet de rester fidèle à toi-même ?

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Oui, je n’ai pas besoin de me travestir ou de me dénaturer. En même temps, c’est sûr que je change à plein de niveaux, intérieurement, mais je sais, pour répondre à ta question, que je suis très chanceux, encore une fois, d’être entouré de gens qui me font confiance. Il faut qu’on la gagne cette petite liberté-là, mais, en général, on nous encourage à continuer dans cet esprit-là.

Quand je dis que tu ne changes pas, c’est vrai aussi pour ton physique. Tu as l’air en forme, tu assumes tes cheveux gris, on sent que tu vieillis, mais sans que ça t’affole.

Non, ça me m’affole pas. Pour l’instant en tous cas ça ne m’affole pas… (Rires.) J’ai eu plus de « difficultés » à 40 ans qu’à 50 ans. On dirait qu’à 40 ans, c’était… oh boy ! C’est aussi venu avec le fait que je perdais la mère de mes enfants, les enfants grandissaient aussi, j’étais dans un tourbillon de travail qui m’empêchait de… Je travaillais tellement que je n’avais pas le temps de voir le temps passer. J’avais l’impression qu’il me filait entre les doigts et que je ne profitais pas des bonnes choses que la vie m’apportait parce que ça allait trop vite. Là, à 50 ans, ça s’est ralenti beaucoup, ça s’est déposé, je prends le temps, avec moi. Je ne me sens plus coupable quand je ne fais rien. Même si ça ne dure pas longtemps, parfois je m’arrête, ne serait-ce qu’une heure dans une journée où je peux me le permettre. Ça fait toute une différence dans ma semaine si j’ai quelques moments comme ça, où je ne me sens pas obligé de faire quelque chose. Et je ne piétine pas parce que je ne fais rien !

Je suis bien résilient, moi. Je laisse aller….

Donc, ça te redonne de l’énergie de ne rien faire, c’est ce que tu veux dire ?

Oui, ça me recharge. Si ces moments-là n’existaient pas, j’aurais moins de fun à pratiquer mon métier parce que je serais fatigué et que j’aurais l’impression, peut-être, de faire toujours la même chose. Je m’économise. Ça peut être dans des petits trucs, ça n’a pas besoin d’être gros, mais ça fait une grosse différence. Je calcule mes affaires un petit peu plus. Je vois où mettre mon énergie. Dans un travail où je pourrais être tout le temps sur le 220, j’ai appris à me déploguer facilement et à vite me reploguer. Il y a le fait aussi que j’ai une vie et qu’il y a beaucoup de choses périphériques à mon travail que je ne fais pas. Je ne fais presque pas d’entrevues, presque pas de promotion. Je travaille aussi de chez moi, je vois mes amis, je vais au chalet. Si je peux, je fais des voyages. Parce que, si en plus de ce que je fais il fallait répondre aux invitations, aller dans d’autres émissions, faire de la promotion, ce serait trop. J’ai besoin d’un équilibre. J’aime ben mieux préparer un souper, recevoir des amis, voir les enfants, voir les amis de ma blonde, etc. Et je me dis aussi, les week-ends par exemple, que je ne suis pas là pour être intéressant, que je ne suis pas là pour être drôle. Donc des fois je suis plate et je me laisse aller à être plate et j’ai ben du fun. (Rires.) Dans ces moments-là, je ne suis pas dans un mode de production et de performance et ça m’aide beaucoup.

Puisqu’on parle d’énergie et de physique, crois-tu qu’il est plus facile pour un homme que pour une femme de vieillir devant les caméras ?

Ah ben oui ! Ben oui, mais pas juste devant les caméras, malheureusement. C’est vrai partout. Je travaille avec des amies qui vieillissent en général super bien, qui sont en santé pour la plupart, qui sont en forme, qui prennent soin d’elles, mais je vois quand même que c’est difficile. Elles le disent et elles le vivent pour vrai. On peut aussi parler d’équité salariale. On est dans une espèce de croyance qu’une vedette masculine, pour x raisons, vaut plus qu’une vedette féminine. Je ne sais pas pourquoi c’est comme ça, à part quelques rares cas d’espèce…

Et c’est vraiment dommage.

Je suis bien d’accord. Est-ce que tu te vois vieillir dans ce métier-là ?

Oui, j’aimerais bien, tant que j’aurai du plaisir à le faire et que je sentirai que je ne prends pas une place que je ne mérite pas. Je ne me sens plus imposteur comme longtemps je me suis senti imposteur.

Tu t’es déjà senti imposteur ? (Rires.)

Oh oui, oui, oui ! Surtout que je venais par un drôle de chemin parce que je n’avais pas fait d’école de théâtre. Si tu ne fais pas d’école…

Ce qui me ferait peur – oui et non, et ce ne serait pas très grave – ce serait de ne m’adresser à personne parce qu’il n’y aurait plus personne que ma proposition intéresse. Je ferais, ok ben là… Mais j’espère m’en rendre compte avant que ça ne m’arrive. Et quand bien même ça m’arrivait, ce ne serait pas si grave, tu sais.

Est-ce que ton public a changé ?

Sûrement… En fait, je ne sais pas. Les gens me parlent, je parle avec des gens, je les entends. Je travaille aussi avec des jeunes qui m’ont connu comme jeunes téléspectateurs. Le public, je ne sais pas s’il change tant que ça, mais la façon de consommer ce qu’il regarde et ce qu’il écoute, ça, ça a tellement changé ! Je pense qu’on a tous envie de se faire raconter des histoires, d’être ému…

Ma question était dans le sens de : as-tu un nouveau public ?

Écoute, je pense que oui… Je ne peux pas quantifier ça, je ne peux pas voir, parce que je ne suis plus sur les réseaux sociaux, je ne suis plus sur Facebook, pour toutes sortes de raisons. J’ai seulement le pouls de ce que les gens me disent directement de visu ou de ce que j’entends en production, des collègues autour de moi.

Ils entendent des choses, ils lisent des choses, mais moi non.

C’est sûr que quand tu animes une émission comme Info, sexe et mensonges ou 3600 secondes d’extase qui traitent d’actualité de façon décalée, ça fait partie des shows qui sont regardés par ben des jeunes, pour rigoler. Tu as l’impression d’être dans le moment, tu as l’impression de parler des choses qui concernent la vie d’aujourd’hui, le quotidien, l’actualité.

Dans ce sens-là, tu es quand même sur les réseaux sociaux parce que tes sketchs sont partagés là-bas et parce que les plus jeunes s’abreuvent là.

Oui, c’est juste. Mais ce que je veux dire, c’est que moi je ne nourris pas la bête, je ne le fais plus. Je l’ai fait sans vraiment le faire, mais ça m’intéresse moins, beaucoup moins. Et puis je n’ai pas beaucoup de temps pour ça, J’ai du rattrapage à faire sur des bons livres que je veux lire. Je passe du temps avec mes amis et si je veux savoir ce qui arrive, je vais les appeler directement. On dirait que de me recentrer – ou de ne pas m’éparpiller – ça me fait du bien. Je parle à qui je veux parler, je ne parle pas à tout le monde, ça ne m’intéresse pas de parler à tout le monde. Que 500 000 personnes lisent un statut, je ne vois pas l’intérêt. C’est peut-être un truc de génération, mais c’est surtout comment moi je suis constitué. Ça intéresse qui de savoir ce que je fais ? Ça n’intéresse personne ! J’aime bien mieux ne pas savoir ce que font les gens que j’aime, que j’admire, et voir leur travail quand ils décident de le sortir. On n’a pas besoin de savoir beaucoup des gens. Moi, j’ai ma petite tribune qui me permet – pas juste moi, toute notre équipe – de dire ce qu’on a envie de dire.

Tu es déjà un générateur de contenu… (Rires.)

C’est sûr, à ma petite échelle.

Sens-tu une pression supplémentaire étant donné qu’il existe maintenant une kyrielle d’animateurs talentueux – qui peuvent aussi être des acteurs – qu’on peut voir un peu partout ?

Non, non, non. Pas du tout. Tant mieux. Je veux dire, c’est bon et stimulant pour tout le monde. Il y en avait déjà quand j’ai commencé, ce n’était pas officialisé comme ça l’est maintenant, mais il y avait déjà des discussions sur le sujet. On disait : « Ouin ben là, c’est pas des acteurs qui devraient animer… » Ça a duré un an ? Comme : « C’est pas des humoristes qui peuvent jouer dans les films… » Depuis ce temps-là, les gens ont été replacés, re-mêlés et re-re-re-mêlés. Ce n’est pas parce que tu es ci ou ça que tu ne peux pas être ci ou ça. Mais tu peux être poche, aussi ! Tu peux être un humoriste ou un comédien, mais si tu es poche, tu vas rester poche toute ta vie. C’est pas là que ça se joue.

Il y a des gens qui peuvent faire une affaire et qui le font super bien, moi je ne fais peut-être rien de bien, mais j’ai du fun et ça me permet de rencontrer plein de gens de milieux différents. Ma gang de théâtre et ma gang de télé ne sont pas rigides, il y a des nouveaux qui rentrent dans le cercle. Tout ça, ça me nourrit. Si je m’en vais au théâtre pendant deux ans, je change complètement de milieu. C’est comme si je changeais de job, c’est stimulant, c’est plein de monde qui fait des trucs hyper créatifs auxquels je n’aurais pas accès si je faisais toujours de l’animation.

Non, non, c’est une chance extraordinaire et je ne trouve pas ça menaçant qu’il y en ait d’autres, au contraire. C’est chouette et on souhaite bonne chance à tout le monde, là ! C’est déjà assez difficile, donc peu importe le chemin : si quelqu’un a quelque chose à dire ou quelque chose à donner, tant mieux ! Je regarde les plus jeunes aller – et j’inclus ma fille dans cette gang-là -, cette génération-là qui arrive a un vrai regard, authentique, pertinent, intelligent, sur la job qu’il ont à faire. C’est formidable, ça ! Je suis juste content, moi. Plus il y en a, mieux c’est.

Que penses-tu des gars qui ont recours à la médecine esthétique ? Parce qu’on voit quand même assez facilement les résultats de ces interventions à la télé, maintenant.

Ça ne me dérange pas du tout, les gens font ce qu’ils veulent avec leurs corps. Après, il faut que tu assumes. Moi je n’irais pas là et je ne pense pas changer d’idée, je n’en ai pas envie. C’est sûr que des fois c’est assez spectaculaire, le changement, mais…

Surtout chez les filles, peut-être ?

Oui, il y a des filles qui sont intervenues beaucoup, beaucoup, beaucoup, mais chacun fait sa vie, je ne peux pas juger ça les gens qui en ont besoin ou qui s’imaginent en avoir besoin pour passer certains caps. Tu peux t’aider un petit peu, j’imagine, ça peut faire la job un bout de temps mais… (Sourire.) Mais l’outrage de l’âge vient tôt ou tard te rattraper. La meilleure façon de rester jeune, c’est de bien manger, de faire du sport, d’être heureux, de faire attention à la cigarette, à l’alcool, autant que possible, et en même temps de vivre aussi. C’est un mélange de tout ça, beaucoup plus qu’une question d’esthétique.  Mais tout le monde fait ce qu’il veut et c’est ben correct.

As-tu l’impression que l’humour t’aide à traverser le temps ?

Oui. Pas l’humour dans le sens de jokes, mais l’autodérision, oui. Ça permet de ne pas se focaliser trop sur soi-même, premièrement, et surtout de ne pas cultiver des états négatifs trop longtemps. J’étais beaucoup plus lourd à 17 ans qu’aujourd’hui et ça ne m’apportait rien. J’étais encore dans l’idée romantique qu’il faut souffrir pour avoir de la valeur. Je n’y crois plus, à ça. Par contre, ce qui est sans doute vrai, c’est que les épreuves te rendent meilleur avec les autres, dans tes rapports aux autres. Ça te rend plus empathique, ça te donne plus de compassion. En fait tout ce qui te fais sortir de ta petite personne est bon pour la santé ! Et bon pour se garder curieux, intéressé par les autres. C’est ça la jeunesse dans le fond, dans ce qu’elle a de plus beau. En fait, dans ce qu’elle a d’authentique à l’âge que j’ai. Ce n’est plus la jeunesse de mes 20 ans, mais c’est beaucoup plus intéressant aujourd’hui, pour moi.

L’humour, par définition, ça te donne une distance par rapport à tout, un recul, tout le temps. Pas dans toutes les circonstances, cela dit, parce qu’il y eu certaines années dans ma vie où je n’avais pas pantoute le goût de rire, rien ne me faisait vraiment rire ! En même temps, je dis ça et, à travers tout ça – comme c’est le cas des gens qui comme moi ont vécu la perte de quelqu’un de proche -, ça arrivait que même avec les enfants, pendant que ça se passait, même avec ma blonde à table, on riait. Je veux dire c’est flyé, là ! Je pense égoïstement, je rêverais, quand arrivera ce moment-là – la mort – pour moi, de ne pas trop souffrir et d’être capable d’en rire. Pour les autres autour de moi, pas juste pour moi, pour ceux qui restent, être capable de garder l’humour.

C’est Coluche qui disait que c’est l’élégance des désespérés, l’humour ?

Justement, tu as vécu un grand deuil dans ta vie, la perte de ta blonde, la mère de tes enfants. Sans entrer dans « le côté pastoral » de la question, est-ce que ça a changé ta façon de voir la vie ? Es-tu plus conscient du temps qu’il y a devant toi ?

Difficile de répondre. Je ne peux pas savoir. Ça serait peut-être arrivé de toute façon, le feeling du temps qui passe et tout ça. J’avais 43 ans à l’époque. Ce serait peut-être arrivé quand même. Je ne pourrai jamais savoir si ça a précipité la vitesse de la prise de conscience.

Est-ce qu’avec elle tu te projetais dans l’avenir ?

Oui et non. Parce qu’on ne se posait pas nécessairement la question de savoir si on se méritait ou si on avait envie de passer toute notre vie ensemble. Je ne pouvais pas savoir ça. J’étais assez vieux pour savoir que je n’avais plus 20 ans et que j’étais engagé dans quelque chose, dans quelque chose d’important qui allait définir ma vie au complet, mais je n’étais pas assez vieux pour dire : est-ce que je vais passer les trente ou quarante prochaines années de ma vie avec cette personne-là ?

C’est plus par rapport à mes enfants que j’ai pris conscience des choses comme ça, du temps qui change, du deuil qui modifie. J’étais plus concentré là-dessus que sur moi. Je me demandais ce que ça voulait dire pour eux, de vivre ça. Mon fils avait 17-18 ans et ma fille 15…  Qu’est-ce que ça allait imprimer dans leur rapport au temps qui passe, eux qui étaient encore à l’âge où tu te dis : on a une famille indestructible qui va continuer, qui va traverser le temps. Donc ce n’est pas une question d’âge. Moi j’étais bouleversé, pour moi bien sûr, mais bien plus pour eux qui devaient vivre ça et aussi de voir ma blonde qui devait faire le deuil de ça. Honnêtement, je ne veux pas avoir l’air cute en disant ça, mais ce n’était pas à moi que je pensais à ce moment-là, mais à eux. Finalement, on a été bénis des dieux, je ne dis pas que ça a été facile, mais ça s’est bien passé.

As-tu des modèles de vie, autant chez les hommes que chez les femmes ?

Oui. Il y a eu un grand bout où j’étais fasciné par les philosophes, les grands humanistes. Pour moi, Gandhi c’est quelqu’un qui a réussi à appliquer concrètement une pensée. À vivre et à encourager tout ça, sans rien imposer. Je suis fasciné par les gens qui ont des grandes pensées. Ça peut autant être Simon Veil que Gandhi, même si ce n’est pas à la même échelle. Ça peut être une artiste comme Marguerite Yourcenar qui a écrit des choses sublimes. Faire le bien, comme ça, et toucher à la beauté, c’est ce qui est inspirant. On veut tous de la beauté, on cherche tous la beauté, d’une façon ou d’une autre. Que ça soit conscient ou pas toujours nommé de cette façon-là, on veut juste que notre vie soit la plus belle possible et que les gens autour de nous soient le mieux possible et les plus heureux.

Dans ce sens-là, tous les humanistes et tous les grands artistes m’inspirent. Ceux qui réussissent à voir de la beauté, même dans le pire.

On galvaude le mot divertissement ou le verbe divertir, comme si c’était péjoratif, vide de contenu, comme si ça ne venait pas d’une réflexion, comme si ça servait juste à oublier. Mais, il y a quelque chose de très noble dans le travail de divertissement, et je ne parle pas du mien. Par exemple, moi, si je traverse un moment éprouvant ou difficile et que quelqu’un d’autre a réussi à me faire voir du beau dans ma journée, parce que j’ai lu une de ses pages qui est magnifique, parce que j’ai vu un film extraordinaire, heille ! ça c’est hyper inspirant !

Et ça peut venir de partout.

Et il y a l’inverse, évidemment. Ce qui s’est passé avec les gens qui font de l’abus de pouvoir, qui font souffrir les autres, c’est horrible. Les gens qui prennent la défense de ces gens-là, ça me fascine. Comment se fait-il qu’on pardonne si vite à des gens qui pendant des années ont fait des choses horribles ? Il y a les grandes horreurs des grands despotes, des tyrans, des sadiques, des fous, c’est l’évidence même, mais il y a celles aussi à plus petit échelle, dans la vie de tous les jours. Ça m’inquiète, ça me déprime et ça m’inquiète. Les gens qui défendent les déviances, qui défendent l’abus de pouvoir, qui l’entretiennent, l’hypocrisie, tout ça. On n’a pas le luxe de se permettre ça, surtout à la vitesse ou l’information circule, on n’a plus le luxe d’être laxiste et de dire : heille ! c’est pas grave, ou : ça va s’arranger tout seul. De se déresponsabiliser comme ça et de ne plus avoir de respect pour la souffrance des autres, ça m’inquiète. On a une responsabilité sociale. Ça m’inquiète depuis quelques années, pas juste avec ce qui est arrivé dernièrement, mais depuis deux ou trois ans, ce manque de solidarité. Cette espèce de déresponsabilisation ou de déshumanisation.

On est tellement habitués à ce que ce soit difficile qu’on se décourage de réagir !

À l’époque, les casseroles, moi ça m’a fait du bien. Malgré les excès, j’ai vu ça comme un signe qu’il y a encore une préoccupation sociale qui est venue spontanément se manifester chez les jeunes.

Enfin on ne parlait plus seulement de succès, ou de performance, ou de pouvoir, ou de cash…

Non, c’est ça !

On dit des jeunes qu’ils sont lents, qu’ils ont de la misère à se décider, à bouger, à se motiver, mais je préfère de loin – en admettant que ça soit vrai en partie un peu -, je préfère de loin ça d’eux, qu’ils cultivent le temps, qu’ils pensent aux copains, plutôt que de se précipiter en affaires et de piler sur leur père et sur leur mère pour arriver à vendre leurs frères.

Est-ce que tu te projettes dans la vie de tes enfants ?  Je pense à ta fille, par exemple, qui est déjà dans le métier et elle aussi, pour l’instant, dans l’humour.

Non. Tout ce que je souhaite pour mes enfants et tout ce que j’ai toujours souhaité, c’est qu’ils soient heureux. C’est tout, c’est vraiment tout. Ma fille, c’est elle qui dirige sa vie. Je ne sais pas moi-même ce qui va m’arriver dans deux minutes, alors projeter quoi que ce soit à l’extérieur de moi… D’une année à l’autre, à la limite, je ne sais pas ce qui va m’arriver. Je ne sais pas si je vais travailler l’année prochaine ! Si elle me demande conseil, ça va me faire plaisir de lui répondre, mais je ne vais pas prendre l’initiative. Et Dieu merci ! elle ne m’a pas toujours écouté. Elle doit faire son chemin à elle.

C’est touchant, aussi, de les voir avancer, de les voir se tromper. Il y a toute une fouge là-dedans qui est belle à voir, non ?

Absolument. On fait tous des erreurs, j’en fais encore aujourd’hui. Ce n’est pas une marque de faiblesse de ne pas avoir de réponses à ses questions, d’essayer quelque chose et de voir que ça ne marche pas. C’est comme quelqu’un qui écrit un livre et qui, au moment où il l’écrit, est convaincu que c’est l’histoire qu’il veut raconter. Il se rend compte à la fin du livre que c’était pas ça pantoute, qu’il s’est trompé du milieu jusqu’à la fin. Après ça, il peut le retravailler, en changer des bouts, aller le porter chez l’éditeur… ou pas. Il n’y a pas d’autre façon d’avancer.

Tout ça pour dire que ce que je souhaite pour mes enfants c’est qu’ils soient heureux, qu’ils soient accomplis, respectueux des autres et d’eux-mêmes. C’est tout.

 

 

 

 

 

 

 

Vieillir sans être une star, entretien avec une spécialiste de l’esthétique

Capture d_écran 2017-09-28 à 12.16.29J’ai rencontré la docteure Christine Caron dans son environnement de travail. Elle pratique dans sa propre clinique située Rive-Sud, dans la région de Montréal. Parmi ses patients, il y a ceux qui viennent pour des bobos normaux, pour de la médecine familiale classique. Et puis il y a ceux – celles, surtout – qui viennent uniquement pour des interventions en médecine esthétique, sous forme d’injections, de soins, etc.

Il existe encore certains tabous entourant la médecine esthétique. Les femmes et les hommes en consomment, mais en parlent très peu. Bref, j’ai voulu connaître le point de vue d’une femme médecin sur ce qui nous pousse à choisir ces interventions à un certain âge, et sur le principe même de la médecine esthétique.

Où tout ça commence et où ça devrait s’arrêter.

Dre Caron, quand on pense à la médecine esthétique, nous viennent en tête tous ces visages déformés de stars, toutes ces chirurgies dont on abuse et ce n’est pas très reluisant pour votre pratique. De Meg Ryan à Melanie Griffith en passant par Demi Moore, qui n’a plus d’âge, ces femmes ne ressemblent plus à rien, elles qui étaient pourtant des beautés.

Que pensez-vous de l’image que projette votre pratique, en rapport avec ces ratés ?

Il y a beaucoup d’essais et erreurs et d’exagération, pas toujours commises par le médecin, par ailleurs. Il y a peut-être un sens de l’esthétique qui a été perdu ? Certainement un sens de la créativité qui a été perdu. Notre but, normalement, c’est que la personne garde une expression.

Il arrive également que certaines des personnes qui commencent des traitements d’esthétique ne puissent plus tolérer les rides. Elles développent une obsession. Et, honnêtement, qui va dire non à Demi Moore ou à Michael Jackson ? Tu peux toujours t’acheter un médecin qui va te dire oui. Voilà ce qui est désolant.

Moi j’essaie de ne jamais perdre de vue le sens esthétique. J’ai même suivi un cours de sculpture, tête et visage, pour mieux comprendre la physionomie.

Sérieusement ?

Très sérieusement ! Et je pense que les médecins qui pratiquent dans le domaine devrait penser à intégrer ce côté artistique dans leur pratique.

Justement, est-ce que le milieu a tendance à changer ?

Je dirais que oui. Je suis très heureuse de voir que ce que je pense et que j’applique semble aussi appliqué par d’autres médecins. Il y a également une conscientisation amenée par certaines compagnies qui nous vendent nos produits d’injection. Elles essaient de nous enseigner des techniques pour améliorer et non « gâcher » la personne. Elles pointent des problèmes qui pourraient survenir si on va trop loin. Donc on a des formations et une prise en charge pour éviter toute cette mauvaise presse. Parce qu’avec une mauvaise presse, les gens ont peur. Et si les gens ont peur, ça affecte forcément la pratique !

Déboulonnons maintenant le mythe de la jeunesse éternelle. Le « no age  » est une tendance qui ne se dément pas. On a 60 ans, mais on veut en paraître 30 pour rester dans la course, séduire, conserver son boulot, enfin toutes les raisons sont bonnes.

Je serais plus nuancée. Je dirais que ça s’inscrit dans une tendance générale qui est plutôt positive. Il y a 40 ans, nos mères ne voulaient pas se teindre les cheveux. Ma mère, en tous cas, me disait : « la voisine se teint les cheveux », comme si c’était mal. À l’époque ce n’était pas accepté, les gens disaient : « heille, elle ou il se teint les cheveux ! » C’était tabou. Et c’était la même chose pour les seins ou les dents.

On est contents maintenant d’avoir des dents plus saines, plus blanches, donc une plus belle bouche, des plus beaux cheveux.  On est contents d’améliorer notre apparence sans que ce soit trop invasif. Pourquoi ne pas le faire, quand on peut empêcher le vieillissement d’avoir une emprise sur nous ? Ça ne veut pas dire de ne plus vieillir, mais de mieux vieillir. Si je ne veux plus avoir l’air fâché quand je me lève le matin, je vais aller refaire mes glabelles, de la même façon que ma mère s’est fait complètement refaire les dents à 40 ans. Avant, elle mettait la main devant a bouche quand elle souriait, car ses dents étaient toutes croches. Là, elles sont droites et elle sourit librement.

Bien sûr, il y a des gens qui n’acceptent pas de vieillir, mais ce n’est pas réservé seulement au côté esthétique, ce n’est pas juste une question de rides au visage ! C’est beaucoup plus complexe que ça. Et puis il y en a d’autres, qui acceptent de vieillir en beauté. J’ai beaucoup de mes clientes qui sont des « belles d’Ivory ». Ce sont des filles qui en se maquillent pas, mais elles ont des taches ou des rides et elles ne veulent pas plus se maquiller. Alors elles ont recours à des traitements pour ôter ces taches, pour atténuer ces rides et pour continuer à être belles, au naturel.

Mais, ultimement, pourquoi ne pas accepter son âge ? Les rides, c’est joli, non ? Ça témoigne de la vie de quelqu’un.

Absolument ! C’est pour ça que je pense qu’on a un travail d’éducation à faire auprès de nos patients. En fait, la majorité des gens ne veulent pas avoir l’air vingt ans plus jeune, ils veulent simplement ne pas avoir l’air fatigué. Ils veulent que leur apparence corresponde à comment ils se sentent. Et ça, ça demande, des interventions nuancées. Je leur demande souvent des photos de leur visage pour mieux comprendre où je dois intervenir. Il y a des pattes d’oie qui sont charmantes quand les gens sourient et je ne veux pas obligatoirement les enlever ! Il faut leur montrer leurs expressions, les regarder s’exprimer. On étudie leur visage. Et on doit leur enseigner comment ça fonctionne. Il y a beaucoup d’enseignement à faire ! Ça fait partie de notre boulot. Un médecin en esthétique doit faire de l’enseignement.

La juvénilisation de la société est palpable, on repousse l’idée de la vieillesse. L’expérience ou la sagesse ne sont plus des atouts, on veut rester jeune. Serait-ce pour un peu éloigner la mort ?

On n’a pas tous peur de la mort, mais presque ! Ceux qui disent qu’ils n’ont pas peur, je ne les crois pas. Probablement qu’au niveau de la société on a tous peur de la mort. Les philosophes grecs voulaient vivre intensément le moment présent et nous on veut vivre le plus intensément possible, mais aussi plus vieux, donc peut-être plus longtemps qu’eux ? Le concept de la peur de la mort est sûrement là quelque part, dans une partie de la motivation qui amène les gens vers l’esthétique, mais je ne suis pas philosophe !

Mais c’est vrai qu’il y a un problème avec la juvénilisation de la société. En particulier pour les femmes. Les femmes qui vieillissent vivent une injustice. Je parle des femmes qui n’ont plus de conjoint ou qui ont perdu leur boulot. Leur premier réflexe est de se dire qu’elles devraient avoir l’air plus jeune, c’est ce que la société leur dit. Il faut avoir l’air jeune ! Parce que la voisine a l’air plus jeune, parce que la stagiaire est jeune, etc., et que c’est elle qui va récolter la job si je ne m’organise pas pour avoir l’air jeune moi aussi. C’est une réalité que je trouve complètement injuste et particulièrement cruelle, oui. Ça devrait devenir un combat de société.

Où les interventions doivent-t-elles s’arrêter ? Peut-on devenir accro ?

Oui, on peut devenir accro. En plus, beaucoup de traitements ont des effets temporaires, le processus de vieillissement recommence alors au bout de quelques mois.

Acceptez-vous de pratiquer des interventions même quand elles sont superflues ?

Soyons honnête : le fait de pratiquer les interventions comme je le fais, c’est superflu, au départ. J’explique donc où on s’en va et la personne prend ses propres décisions. Comme je le disais, on a une responsabilité et un travail d’éducation à faire, mais la décision finale revient au patient.

Je me demande parfois si le recours à la médecine esthétique n’est pas trop souvent dicté par les autres, par la mode, par la tendance, par la pression sociale. Est-ce qu’il vous arrive de ressentir que la personne n’agit pas essentiellement pour elle, qu’elle dépasse ses limites, que la tendance la pousse trop loin ?

C’est plutôt rare. Dans ma clientèle, j’ai deux patientes qui viennent consulter parce que le chum le veut et ça ne vient pas d’elles. Tu le vois sur leur corps au complet, d’ailleurs. Dans leur habillement, sur leurs seins, etc. Ce n’est pas juste une question d’injections.

Ce qui est certain, c’est que le sujet est encore tabou. Est-ce que les gens cachent encore leurs interventions ?

Oui, absolument, la pratique est encore taboue au Québec. Ailleurs, c’est complètement différent. En Argentine, ils s’en font presque une gloire ! Aux États-Unis, les gens en parlent déjà plus ouvertement. Au Québec, peut-être parce que nous sommes plus puritains, plus judéo-chrétiens, on a tendance à le cacher.

J’ai même vu une clinique avec deux entrés séparées, une pour les femmes et une pour les hommes ! Deux entrées, et deux réceptions, c’est donc là que j’ai pu mesurer que ces actes sont cachés et un peu coupables.

Voyez-vous la ride comme un épouvantail, un truc qui fait peur, et aussi un futur symbole du clivage entre les riches et les pauvres ? Parce que, on ne va pas se le cacher, tous ces soins et ces traitements ont un prix.

En effet, la ride est devenue indésirable parce qu’il existe des moyens de s’en débarrasser. Et, oui, il y a un coût lié à ça, mais c’est surprenant de voir comment les gens sont remplis d’imagination quand vient le temps de garder leur argent pour ce qu’ils considèrent être une priorité. Comme par exemple pour les voyages.

Toutefois, contrairement à ce qu’on pense, ce ne sont pas toujours les plus riches qui s’offrent des soins esthétiques. Les plus jeunes débutent tôt en prévention donc on aura peut-être moins de transformations drastiques dans le futur. Ça reste une question personnelle et de priorités.

Quand on vous dit « la beauté, c’est juste un concept marketing pour nous vendre des trucs », vous répondez quoi ?

La beauté a toujours été à la mode. Il suffit de penser à Cléopâtre pour s’en convaincre. À elle et à tous ses soins. À son désir d’être belle. Elle ne vendait rien, pourtant !

Aujourd’hui, on mange bio, on fait du sport, on garde notre curiosité intellectuelle passé 50 ans. Alors, la correspondance entre le corps et l’esprit, ce ne serait pas ça la réponse ultime pour bien vieillir ?

Être en santé de corps et d’esprit, c’est intéressant. Mes clientes veulent juste avoir l’air de ce qu’elles ressentent physiquement et moralement, c’est tout ! C’est tout à fait ce qu’elles cherchent : une correspondance entre le corps et l’esprit. De toute façon, elles me disent ne pas sentir le poids des années sur elles, sport ou pas.

Vieillir, dans un futur idéal, ça ressemble à quoi ?

Vieillir dans un futur idéal serait pour moi de ne pas vieillir ! (Rires) Sinon, il y a au moins la possibilité de vieillir en beauté, selon nos critères de beauté bien sûr ! Avoir l’air moins fatigué et moins ridé. Je crois que garder un look naturel reste très important pour la majorité des gens, incluant mes clientes et clients !

 

Ton ego et ma banane

Il y a quelques jours, j’étais dans un souper-bénéfice avec des gens que je ne connaissais pas. Dans une salle impersonnelle d’hôtel – elles sont à peu près toutes pareilles – où les tables sont vendues d’avance et où ne choisit pas qui sera assis à côté de nous. C’est la norme dans ce genre de situation. On y invite des personnes sensibles à la cause et des vedettes pour pimenter le truc.

Évidemment, quand on amorce une conversation avec une personne inconnue, sauf exception, on y va avec les questions d’usage et on patauge pendant quelques secondes dans les lieux communs afin de mettre tout le monde à l’aise.

–       Salut, moi c’est…, je suis ici avec…  . Toi, quel est ton lien avec ces gens ?

On cherche à valider la théorie du six degrees of separation. On veut trouver le morceau de puzzle qui manque !

Mais plus les heures avancent, plus les langues se délient. Le puzzle se complète ou bien on l’oublie, les bouteilles se vident. Les gens se sentent à l’aise et les degrés de séparation fondent comme neige au soleil.

On ne va pas s’en offusquer, tant mieux si ça ne patauge plus. Sauf que, parfois, c’est pour mieux sombrer. On peut devenir vache quand l’alcool coule à flots. Vraiment vache ! Ou bœuf, c’est selon. Surtout quand on se sent mal dans sa peau. Le jugement est alors plus facile. On y va avec nos préférences, on passe le rabot sur nos relations et on se rassure ainsi sur notre propre vie, certains de faire les meilleurs choix. Viennent aussi les situations bizarres où chacun y va de ses secrets personnels sur son entourage ou celui de son voisin.

Plus le vin coule, plus les langues se délient et plus se dégorgent les confidences sur des personnes que l’on connaît à peine. Quand on arrive à – 12 degrés de séparation, on peut même aller jouer dans les tables alentour.

–       Et elle c’est qui ?

–       Une femme qui a un talent fou mais qui n’aime personne !

–       Ah bon ? Personne ?

–       Non, personne ne trouve grâce à ses yeux.

Donc, touchdown et retour à la case départ !

Personnellement, en vieillissant, je trouve ça de plus en plus lourd, mais j’ai une patience d’ange avec les gens qui jugent et qui postillonnent, la bouche vaseuse et le récit acide. Avec ceux qui croient que l’anecdote croustillante rapproche.

À ce souper, j’ai levé les yeux au ciel mille fois, dans ma tête, mais j’ai aussi entendu et écouté des trucs qui me font réfléchir.

Quand quelqu’un me lance :

–       Bah, tout ce que cette auteure veut, c’est être une vedette !

Je ne me dis pas : c’est donc vrai ! Mais plutôt : wow, quel jugement, quelle assurance ! Et si c’était vrai, qu’est-ce ce que ça change ? Qu’est-ce que ça change que cette personne se place à la une de tous les médias ? Surtout, qu’est-ce que ça change pour vous ? On vous arrache un bras, une jambe, c’est ça?

Je ne réponds pas grand chose et j’y vais de petits hochements de tête significatifs, du genre, ouais, ouais, j’ai compris. Mais j’ai seulement envie de crier : TANT MIEUX si elle veut écrire partout, passer à la radio, à la télé, publier 30 statuts par jour sur les médias sociaux et si elle a un ego gros comme ça !

Parce que c’est un boulot en soi, de vouloir être au top et de gérer son ego, à tous les jours. Des heures et des heures à se promouvoir soi-même, ça doit être épuisant.

Je me dis aussi, ben coudonc !

À la fin, nous ne sommes pas plus que des pions sur le grand échiquier, pas vrai ? Certains se croient Dieu, d’autres font tout pour être des stars, il y a ces grands juges. Et puis il y a les autres, ceux qui ne font pas trop de vagues et qui n’en sont pas moins intéressants. Sans nom de famille célèbre, sans statut social au top ni de destin particulier. Une majorité de gens qui triment dur, eux aussi, mais qui n’auront jamais plus de reconnaissance qu’un enfant qui fabrique des vêtements au Bangladesh. Ou qu’une boite de biscuits vide, un mardi soir. Ce sont des humains qui ont une façon d’être qui est moins tape-à-l’œil, moins clinquante, mais pas moins exceptionnelle.

L’humilité est peut-être une notion qui se perd ou qui se dilue, de nos jours. Doit-on se prendre pour le contraire d’un Seven Up flat pour obtenir de l’attention ?

Doit-on absolument crier plus fort que tous les autres pour être entendu ?

Je n’ai pas de réponse claire.

Moi je veux bien participer à tous ces soupers-bénéfice où on mange surtout de son prochain, mais comme le chante si bien Philippe Katerine, mon idéal est beaucoup plus simple que ça. Plus zen surtout, en ce début d’été.

Non mais laissez-moi…

Non mais laissez- moi…

Manger ma banane, toute nue sur la plage.

Allez, bonnes vacances !

Entretien avec Sylvie Léonard, une GRANDE fleur

Par une belle journée de mai, j’ai rencontré une personne que j’admire et que j’aime depuis longtemps : Sylvie Léonard. Comédienne depuis plus de 40 ans, femme accomplie, passionnée par son métier et mordeuse de vie. On l’envie parce qu’elle a une bouille de jeune fille et qu’on sent chez elle un élan naturel pour le plaisir. Parlons de tout ça, justement. Et surtout de la cinquantaine.

Sylvie, permets-moi d’entrer directement dans le vif du sujet.

As-tu eu une crise de la cinquantaine ?

Oui, je considère que j’ai eu une crise la cinquantaine, mais est-ce que c’était les 50 ans ou la crise de la ménopause ? Je n’en ai aucune idée ! C’est peut-être simplement le mitan de la vie, dans ce cas ce serait clairement le passage à la cinquantaine.

Passage difficile ?

Ça a été un passage difficile, oui, dans le sens que j’ai dû accepter que j’étais à l’étape des bilans, que c’était la fin d’une étape.

C’est comme un entonnoir, un bout rough par lequel on doit passer. Physiquement, le changement hormonal est très important et, culturellement, on nous renvoie toujours l’image que c’est la fin de quelque chose et non un passage. Partout, partout. En plus, veux, veux pas, il y a un double standard entre les hommes et les femmes. Je le dis sans amertume, sans cynisme, mais force est de constater que c’est ça.

Exact, on y reviendra plus tard ! Pour toi, quelle est la différence entre tes 50 ans et tes 60 ans ? Y en a-t-il seulement une ? Si oui, elle s’articule comment, du point de vue physique et moral ?

Physiquement, à 60 ans, il y a une paix totale, c’est comme si l’espèce de tsunami hormonal était passé. Tsunami est un bien grand mot, je sais, mais disons que le passage est fait. Il y a une sérénité qui vient avec tout ça.

Aussi, à 50 ans je refusais de parler de mon âge et maintenant je m’en fous, j’assume totalement mes 60 ans ! Je ne me fous pas de ce qu’il y a devant, par contre, car y’a personne qui va me faire croire que c’est le fun de vieillir. Dans ma cinquantaine, je résistais, alors que maintenant je ne résiste plus. Le jour de mes 60 ans, j’ai ri toute la journée !!IMG_1129

Penses-tu qu’à partir de 50 ans on a moins envie de vivre dans le regard des autres ?

Je pense qu’il y a deux façons de répondre.

Personnellement, je crois qu’on est mieux comme femme, mais culturellement, socialement parlant, on voit que, même si on travaille là-dessus, on est de moins en moins sur le marché. On n’y échappe pas ! On reste consciente que les autres portent un regard sur nous, c’est à nous d’en avoir moins besoin. Parce que l’image qu’on nous renvoie, c’est qu’on est passée date. C’est quelque chose !

À cet âge, on sait mieux ce qu’on veut et ce qu’on ne veut plus. Vrai ?

Clairement, pour autant que chaque femme honore ses rendez-vous avec la vie. Si elle va à ces rendez-vous-là, c’est à cette conclusion qu’elle va arriver.

Mais si elle évite de se rencontrer elle-même à certaines étapes de la vie, elle va se retrouver à avoir un trop grand ménage à faire et à ne plus savoir ce qu’elle veut. Les bilans sont importants, mêmes s’ils sont petits, voire minuscules ! Il y a des ménages qui sont durs à faire, des bilans difficiles, oui. Le constat qu’on fait, malgré tout ça, c’est que si on pouvait avoir encore plus de vie devant nous, ce serait formidable ! Par contre, c’est difficile d’avoir 60 ans justement parce qu’il nous reste moins de temps devant nous ! Moins de temps pour jouir de cette sérénité-là.

Par exemple, il y a plein de projets que j’aurais envie de faire ! Mais plus tu avances en âge, plus la fin tu l’as dans la face. Et quand t’aimes la vie, ben ça te tente pas pantoute !

Où te situes-tu par rapport à ton métier ? As-tu une pression supplémentaire ? Ou bien une nouvelle aisance ?

Les deux, par ce que j’ai une qualité d’exercice de mon métier à maintenir, donc un standard à préserver – cela dit sans aucune prétention. En même temps, j’ai une distance que je suis capable de prendre, parce que la nécessité de me réaliser dans ce métier-là est bien moins pressante.

Mon épanouissement ne vient pas uniquement de mon métier, même si je considère que serai toute ma vie comédienne – parce que pour moi ce n’est pas juste un métier, c’est aussi un état !

La jeunesse est valorisée partout, mon métier n’y échappe pas. La phrase qui m’aide à vivre : je veux être au mieux de ce que je suis, sans m’imaginer que je peux être ce que je ne peux plus. Clairement, je veux être au mieux de mes 60 ans, mais sans m’imaginer que j’en ai 30 !

L’écrivaine Benoîte Groult disait, vers fin de sa vie, qu’elle n’hésiterait pas à offrir des liftings à ses filles, si elles en avaient besoin, car elle-même détestait vieillir et elle comprenait parfaitement qu’on puisse vouloir rajeunir son visage, ses traits, etc. Que penses-tu de cette déclaration ? Ferais-tu la même chose pour ta fille ?

Je n’ai jamais pensé à ça. Même si je fais très attention à mon corps, j’accorde beaucoup d’importance à ce qui se passe intérieurement. Donc je mettrais plus d’énergie à payer un psy ou des voyages à ma fille que des liftings ! J’ai tellement parlé de féminisme avec ma fille que, la dernière chose à laquelle je penserais, c’est de lui offrir ça.

Justement, que penses-tu des chirurgies esthétiques, liftings et autres ?

Je suis d’accord pour le fine tuning. De la même façon que, si tu as des mauvaises dents, tu te les fais refaire. Je me teins les cheveux depuis des années et je trouve ça ben correct. Tant que ça rentre dans cette case-là, ça va. À partir du moment où tu veux changer ton schéma corporel, je me demande jusqu’où ça peut aller. Personnellement, je me poserais la question : pourquoi je veux faire ça ? Si c’est une question de complexes, c’est ben correct. Si c’est une quête de bonheur, je me demanderais : est-ce que ça va m’apporter le bonheur ? Si tu cherches une jeunesse perdue, je pense que c’est pire, parce que ça se voit tout le temps. T’as pas l’air plus jeune, t’as juste l’air complètement weird, en quête d’être jeune !

Dans un autre ordre d’idées, certains boomers ne se reconnaissent pas dans la proposition de la vieillesse, telle qu’elle est véhiculée par la société. Je parle de soins de santé, de résidences pour personnes âgées, de retraite, etc. Qu’en dis-tu ? 

Je pense que notre personnalité ne change pas, en vieillissant. Si tu n’as jamais été conventionnel dans la vie, tu ne le seras jamais. Si tu as rêvé des résidences Soleil toute ta vie, ben tu vas finir là !  Si ton monde est petit à 60 ans, c’est parce qu’il était petit à 20 ans. Je n’ai jamais été straight, alors je ne serai pas une vieille straight (rires).

On revient au sujet des hommes et des femmes. J’ai lu que les femmes de 50 et plus deviennent invisibles, dans le sens où elles ne sont plus sur le marché de la séduction. Qu’en penses-tu ? Et en ce sens, y a-t-il une différence entre les femmes et les hommes ?

J’ai répondu tantôt, pour la première partie de la question. Par contre, il y a une différence entre les femmes et les hommes. Si on prend l’exemple d’Emmanuel Macron, on a fait tout un numéro de l’âge de sa femme. Quand un homme est avec une femme plus jeune, ça n’est jamais un sujet de discussion. Dans ce sens-là, il y a une énorme différence, oui. Cela dit, sans aucune amertume.

As-tu peur de quelque chose, en lien avec ton âge ?

Je ne suis pas hypocondriaque, mais j’avoue que plus le temps passe, plus j’essaie de ne pas penser aux horribles maladies qui nous entourent. Parce que, l’âge avançant, veux, veux pas, on perd des gens autour de nous, des gens qu’on connaît, et ça nous place devant notre propre réalité, devant notre vieillesse, notre mort. L’insouciance de mes 40 ans n’existe plus. Donc il y a une urgence de vivre, une urgence de vivre dans le désir, en général, de voyager, d’aimer, de voir mes amis, de vivre ! Si je suis sûre de quelque chose, je fonce, j’y vais et vite, je n’ai plus le temps d’attendre !

As-tu une idole, un modèle, une personne qui t’inspire et à qui tu aimerais ressembler, ne serait-ce qu’au 10e de ce que cette personne est, dans 5, 10 ou 20 ans ?

Je ne voudrais pas lui ressembler, je ne cherche pas à faire sa vie et on sait qu’elle a vécu avec plein de contraintes (…), mais la femme qui m’a inspirée tout au long de ma vie et devant qui je reste béate, c’est Simone de Beauvoir. C’est une femme qui m’a mise au monde. Le Deuxième Sexe est le livre que j’ai le plus aimé de toute ma vie. C’est une idole !

Et à l’inverse ? Une personne qui est un modèle à ne jamais suivre ?

Il y en a beaucoup… Un exemple ? Melania Trump. Tout d’elle ! Et son cerveau, et ses projets, rien de m’intéresse ! Il y a aussi toutes les femmes qui n’ont aucune quête intellectuelle, par exemple celles qui ne sont concernées que par leur physique. Elles ne m’intéressent pas.

Le plus bel exemple qui m’indiquerait ton degré de sagesse ?

La gestion de mon anxiété. Je relativise beaucoup plus qu’avant et l’humour est mon meilleur compagnon. Je ris souvent de moi-même, je me parle à haute voix, etc. J’ai plus souvent recours à l’humour qu’avant pour désamorcer mon anxiété.

Le plus bel exemple qui m’indiquerait ton degré de folie ?

J’ai une facilité avec l’humour, sans censure avec mes amis. Je peux dire et faire un paquet de niaiseries sans me retenir, sans me regarder aller.

Aimes-tu la femme que tu es devenue ? 

Oui et je n’ai pas le choix. Parce que ne pas l’aimer confirmerait que je ne suis pas allée au rendez-vous que la vie m’a donné. Et en même temps, ça prend d’autres rendez-vous pour continuer à évoluer. On a toujours quelque chose à régler, on n’est vraiment jamais accompli. Donc je me souhaite de m’aimer chaque jour davantage et aussi de ne pas trop m’aimer parce que ce serait un amour narcissique.

Une belle femme pour toi, c’est…

Une femme qui est en accord avec son intelligence, en accord ou en équilibre avec son humour, son physique et son cœur. ET qui doute suffisamment d’elle et qui est suffisamment sûre d’elle !

En terminant, avoir la pêche ou abdiquer ?

Avoir la pêche, clairement !

 

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Le poids d’une vie et le cône inversé

Suis-je si mal faite ?

J’ai encore une fois sursauté à la lecture d’un article, celui sur cette jeune fille renvoyée d’un défilé Vuitton parce que la marque la trouvait trop grosse, alors qu’elle porte du 34.

Vuitton, crisse ! Du 34 !

Évidemment, les principaux intervenants ont sorti les conneries d’usage, servies sur un plateau d’argent, ils se sont justifiés en pointant la mécompréhension de la jeune femme.

Elle a mal compris, on ne lui disait pas de ne boire que de l’eau, on lui disait simplement de ne pas boire autre chose. Il s’agissait seulement de ne pas se déshydrater et bla bla bla.

Ah bon, une nageoire avec ça ?

Cette jeune femme s’exprime clairement en disant que les défilés de mode sont conçus pour des mannequins qui ont des troubles alimentaires. Ça ne peut être plus clair.

Lesquels de ces mots on ne comprend pas ?

Encore une fois, on se retrouve devant ces attitudes de relations publiques à deux sous et surtout cette tyrannie de la minceur. Encore et encore. Celle qui nous impose une façon de vivre unique, basée sur l’image de soi et la perception de la chair comme une menace extrême. Sinon, expliquez-moi.

Et le 34.

Comment devons-nous nous sentir, nous qui nous habillons du 38, du 40 ou du 42 ?

Comment devons-nous nous sentir quand nos rides façonnent nos visages et que nous n’avons plus les vingt ans nécessaires pour séduire ?

Comment autrement que comme de la merde ?

J’en ai plus que marre de cette tyrannie et je plains toutes les jeunes femmes qui doivent subir cette pression, composer avec ces images, quand elles ne les créent pas elles-mêmes en étant leurs propres bourreaux, sur Instagram et ailleurs.

La vie, c’est autre chose qu’une image physique, qu’une taille 34 et qu’un selfie calculé à l’os. C’est autre chose qu’une Marilou figée sur ses photos blanches – si belle et si géniale de santé alimentaire soit-elle -, autre chose qu’une branche de céleri comme repas et qu’une course de 15 km pour perdre les calories ingérées la veille.

En quelle année va-t-on s’en rendre compte, dites-moi ?

Ça me désespère de mes contemporains.

Mais entendons-nous !

Il est impossible d’être contre une saine alimentation et contre l’exercice pour être au meilleur de sa forme. Mais la forme, c’est aussi de se rendre compte que toutes les formes et toutes les couleurs sont permises et doivent être encouragées.

Nous vivons dans le mensonge perpétuel. Plusieurs de mes amies, même à 50 ans (!!), sont anorexiques. Tasser le riz dans les sushis, je l’ai vu mille fois faire.

Courir 20 km pour être certaine de ne pas avoir sur les hanches ou le beu bye de bras le chocolat ou les trois verres de vin consommés la veille, je le vois aussi mille fois par an.

Alors les agences de pubs ont beau se fendre en trois pour nous balancer des 30 secondes de Dove et de Kellogg’s qui prônent la diversité des corps et des attitudes à travers le monde, on voit bien que le message ne passe pas encore complètement.

Ni même du tout, trop souvent.

Je n’ai pas de fille, alors je ne vis pas les difficultés de la gestion de l’image corporelle en tant que parent. Un gars, ça met un T-shirt, des jeans, des Toms et ça se trouve hot !

Et j’avoue que je ne saurais pas trop quoi dire à ma fille, à part 45 fois par jour qu’elle est belle, saine et qu’elle doit accepter… non ! qu’elle doit AIMER son corps tel qu’il est.

À mon âge, je vois bien que ces images hantent nos écrans et que nous devons y faire face, tous les jours. La quête d’une vie n’a pourtant et tellement rien à voir avec ces propos glacés. Je peux bien me prendre pour Monica Bellucci en feuilletant le dernier Vanity Fair et en magasinant chez Céline, mais quand je me lève le matin et que je m’hydrate le visage, je les vois, toutes ces rides et toutes ces années autour de mes yeux, de mon front et de ma bouche. Et il y a des matins ou je n’ai pas le goût du tout de me regarder plus de 30 secondes. Parce que ça me déprime de vieillir, comme tout le monde !

Mais il y a beaucoup d’autres matin où je mesure la chance que j’ai de m’épanouir dans des relations saines et une vie que j’aime, finalement. Avec ses hauts et ses bas.

C’est ma réponse à toutes ces rides et ces ridules : j’ai la face qui va avec ma vie !

L’autre réponse, c’est qu’on doit absolument cultiver autre chose que son corps, dans un mode où l’image prime. Voilà ma théorie de la vie après 50 ans : la théorie du cône inversé ou du contre-entonnoir. C’est ma nouvelle façon de vieillir, le truc qui me motive jour après jour. Une théorie tellement simple qu’elle peut en être ridicule.

Elle demande juste une ouverture d’esprit. Essayer des trucs, chercher une vie en marge d’une zone de confort, cette maudite zone qui nous limite et qui transforme tout en entonnoir, alors que la solution est dans le mouvement et dans l’évolution. Trouver un plaisir dans le dépassement de soi, être mobile, faire bouger nos cellules, activer nos neurones, prendre les obstacles comme des défis, dire plus souvent oui que non, écouter les autres, trouver un modèle au lieu de se voir comme le kingpin de quelque chose… Ça me semble être une belle avenue à suivre. Manifestement.

Pas toujours facile à emprunter, car elle demande un effort constant, mais elle en vaut la peine. Cette avenue-là, et celle aussi de choisir de manger tout le riz des sushis.